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Deux incidents m’inspirent ce billet, témoignage sur l’allaitement, lequel doit être compris comme un plaidoyer pour que les femmes qui accouchent bénéficient d’un véritable soutien (favorable à l’allaitement, évidemment).
Le premier phénomène qui m’incite à écrire sur le sujet est la conversation avec une collègue qui s’est crue obligée de compléter son allaitement par du lait en poudre pour son enfant de 21 mois. Parce que « c’est comme ça. Il faut donner du lait à son bébé ». Elle a révisé sa position après notre conversation, regrettant que celle-ci ne se soit pas déroulée un mois plus tôt, lorsqu’elle a décidé de compléter par du lait commercial.
Le deuxième fait vise l’émission de Question à la Une qui révèle la présence d’aluminium dans le lait en poudre [voy. [2012-04-25] De l'alu dans le lait en poudre pour bébé plus que dans l'eau du robinet]
Ces événements ont catalysé mon envie de partager deux « moments clés » que j’ai vécus par rapport à l’allaitement. Ces deux moments-clés illustrent la nécessité pour une femme allaitante d’être entourée de personnes favorables à l’allaitement, dont le conjoint. Réussir un allaitement sans le soutien de son amoureux relève de l’acte héroïque, selon moi.
Par ailleurs, il me semble indispensable pour une femme de se barricader et de laisser glisser certaines phrases assassines. Je ne doute pas que toutes les nouvelles mamans en ont entendues. Certaines résonnent encore dans ma tête. Celles qui me sont restées sont celles qui furent prononcées par les personnes dont j’attendais pourtant un véritable soutien et une authentique compréhension, à savoir, ma mère et ma belle-mère.
Cette dernière, qui a à peine allaité quelques mois (ce ne se faisait pas en Belgique dans les années 80) s’est autorisée des : « Si ton bébé réclame tant le sein, c’est que tu n’as pas assez de lait. Tu ne veux pas acheter du lait en poudre ? ». « Tu es sûre d’avoir assez de lait ? » « Tu ne complèterais pas par du lait ? » (parce que mon lait, ce n’est pas du lait, peut-être ?)
Quant à la première, elle m’a allaitée jusqu’au sevrage naturel (1 an et demi), elle peut se targuer d’un : « Tu as des petits seins. Tu n’as donc pas beaucoup de lait ».
Des phrases assassines, disais-je…
Surtout lorsque l’on connaît le contexte dans lequel l’allaitement a démarré pour mon bébé. Je vous invite à y plonger. Retour en septembre 2009.
L’accouchement nous a épuisés, mon homme et moi (pour en découvrir le déroulement, c’est ici). Tellement que lorsque nous sommes livrés à nous-mêmes à la maison de naissance, après le départ des sages-femmes, et que nous pouvons dormir, je demande à mon chéri de veiller sur le petit. Je lui demande de ne pas le lover contre moi, je suis tant éreintée et que j’ai peur de l’écraser. Je suis favorable au co-dodo, seulement je connais les quelques rares contre-indications. Parmi celles-ci, une fatigue extrême qui empêcherait la mère de se réveiller si, par mégarde, elle empiétait sur son bébé. C’est mon cas. Je suis tout simplement exténuée (s’il existait un mot plus fort pour désigner la fatigue, je l’utiliserais).
Aline, au lendemain de notre accouchement, part en formation. C’est Marloes qui assure les premiers soins post-partum. Elle revient le lendemain. Je m’inquiète de savoir si bébé prend bien le sein. Il n’en a pas l’air. Elle me montre comment positionner mon nourrisson…Nous restons sur place deux nuits puis décidons de rentrer chez nous.
Au bout de deux jours, Aline revient. Elle constate qu’en réalité, notre bébé n’a pas ingurgité la moindre goutte de lait. Cela fait deux jours ! Le petit est à la limite de la déshydratation. Stress total ! Il me faut attraire manuellement le colostrum et le lui présenter à la cuillère. Le jour-même, je contacte une cousine qui m’avait proposé de me prêter un tire-lait. Me voilà partie pour tirer le lait, toutes les 3 heures. Et voilà, mon homme qui nourrit notre nouveau-né d’abord à la cuillère puis au verre, quand le lait se fait plus abondant. Je le confirme : un bébé de quelques jours sait boire au verre…sans s’étrangler.
Le jour où nous apprenons cette nouvelle, 2 jours après l’accouchement, manque de chance, c’est le 1er jour de visite de la famille. Le champagne coule mais ne passe pas nos gosiers. Nos esprits, à tous les deux, ne sont pas du tout à la fête. J’en viens à éprouver de la colère et de la haine pour ces personnes qui célèbrent la naissance, alors que nous, nous sommes plein d’inquiétude, plein de stress et d’angoisse.
Il aura fallu une bonne semaine pour que l’allaitement se mette en place. J’ai expérimenté toutes les astuces pour palier un allaitement difficile (DAL qui te fait ressembler à une vache à lait…Un tel tue-l’amour que je n’acceptais pas que mon homme assiste à une tétée avec ce dispositif).
Puis, au 7ème jour, nous demandons à ma mère de garder notre fils, le temps pour nous de prendre l’air, de respirer, et de changer d’idées. Nous voilà en train de déambuler au Square Ambiorix. Evidemment, nos conversations s’orientent toujours, à un moment ou l’autre, vers notre nouvelle vie avec la responsabilité du petit (à ce moment-là, nous étions vraiment chamboulés, et envisagions l’arrivée de notre enfant comme la sentence de nouvelles responsabilités, très lourdes à assumer…Certes, on aimait notre fils, certes, on était content de sa naissance…Toutefois, cette joie n’entamait pas notre inquiétude face aux responsabilités nouvelles et immenses).
Ces 40 minutes passées en amoureux furent une véritable bouffée d’air, une occasion pour souffler. Inexorablement, le corps répond à cette détente psychologique…La nuit même, tandis que mon bébé réclame une tétée, miracle, il réussit à prendre le sein du premier coup ! Alors qu’auparavant, il nous fallait, à lui et à moi, maintes tentatives, depuis cette nuit-là, la prise au sein se fait du premier coup. Une victoire !
Après ce cap, c’est comme si mon petit était devenu accro au sein. Il pleure souvent. Il réclame souvent le sein. Sur le ton de la boutade, nous l’appelons « le vampire ». Ce qui a peut-être pu choquer certains amis fraîchement parents…Ce mot reflète pourtant notre sentiment : je suis littéralement vampirisée par ce nourrisson. Ces émotions expliquent les raisons pour lesquelles je ne défendrai jamais l’image de la maternité bisounours…[j’en ai déjà parlé dans cet article, lorsque je cite Eliette Abécassis. On peut aimer son enfant, tout en voulant dénoncer cette image d’Epinal de la mère épanouie de l’heureux événement. Elle doit exister, cette maman épanouie…de sa nouvelle maternité. Je ne le nie pas. Cependant, je crois que l’image de la femme crevée, fatiguée et à bout de nerf correspond quand même plus à la réalité de la majorité des mères].
Mon fils, devenu accro au sein, me le réclamait à longueur de journée. Le summum est atteint lorsque bébé a plus ou moins 3 semaines. Il est resté accroché toute la journée au sein. Il est 23h-23h30. Je n’en peux plus. Dès qu’on éloigne le petit de ma poitrine, le voilà-t’il pas qu’il pleure. Il nous reste un gobelet de lait maternel tiré. Mon homme lui propose le verre. Bébé avale goulûment le breuvage. Nous en concluons qu’il a effectivement faim. Nous sommes désemparés. J’ai mal au sein, je suis fatiguée, j’aspire à dormir…Qui de nous deux évoque cette « solution » le premier, mon homme ou moi ? Peu importe, toujours est-il qu’il n’est pas loin de minuit, et que nous tombons d’accord pour que mon chéri se rende à la pharmacie de garde pour se procurer cette boîte de poudre « magique ». Nous convenons toutefois que nous devons prendre l’avis d’Aline sur une marque de lait déshydraté, histoire d’éviter Nest** que nous voulons à tout prix éluder. Avec le recul, ce coup de fil que nous considérions comme indispensable ressemble surtout à un appel à l’aide…
A 23h-24h, mon homme expose la situation à Aline. Cette dernière le rassure, le convainc que bébé ne peut pas avoir faim s’il est resté toute la journée au sein. Je prends ensuite le combiné :
- Den, s’il est resté toute la journée au sein, ce n’est pas possible qu’il ait faim.
- Mais, Aline, quand son papa lui a proposé le verre de lait, il a tout bu d’une traite. Il avait faim.
- Den, ce n’est pas possible. S’il a bu, c’est parce qu’il adore cela. Alors, évidemment, si tu le lui proposes, il prend…Vraiment. Essayez de passer la nuit et on en reparle demain.
Aline conseille à mon homme de proposer le petit doigt à titre de tutte, afin de me permettre de dormir. Nous avons fini la nuit ainsi. Moi, à roupiller d’un côté, tandis que mon chéri s’est vu réquisitionné son petit doigt. La nuit s’est achevée. La journée du lendemain se déroule sous de meilleurs auspices. Au retour de mon homme, il se rend à la pharmacie et acquiert une tutte. Cette fois, le vampire l’accepte du premier coup. Cette tutte, elle nous aura bien sauvés…Avant, nous avions des principes, ensuite, nous avons eu des enfants…Avant, nous étions contre la tutte, puis, devant ce bébé qui ne cessait de pleurer, nous avons cédé…
Que retenir de cet épisode nocturne ? J’ai acquis l’intime conviction qu’il est essentiel pour une maman qui souhaite allaiter d’être bien entourée et de pouvoir compter sur un soutien 24h/24. Car le doute, le découragement, la volonté d’abandon peuvent surgir à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Or, je suis persuadée que lorsque la femme souhaite vraiment allaiter (comme je l’étais), le découragement est un épisode de désespoir passager. La mère (et/ou le père) a besoin, en premier lieu, d’être accompagnée dans ces moments. Je comprends les réseaux de soutien à l’allaitement comme la Leche League.
Je suis d’autant plus convaincue de l’importance de ce soutien que je suis sceptique quant à la capacité (et la volonté) des pharmaciens de conseiller correctement le parent qui se présenterait de toute urgence à minuit pour acquérir une boîte de lait. Suis-je à côté de la plaque si j’affirme que le pharmacien se serait contenté de vendre la boîte, aurait éventuellement indiqué comment préparer la boisson, puis s’en serait retourné au lit ? Non, je crois sincèrement que c’est le scénario le plus réaliste.
Le temps passe. L’allaitement atteint un rythme de croisière. Je traverse un autre moment de culpabilité, lorsque je décide que, contrairement à ce que prône toute la littérature pro-allaitement, je ne présenterai pas le sein à la demande, mais veillerai à espacer les tétées d’au moins 2 heures. J’en suis désolée et crois à mon échec pour un allaitement à la demande. Je confie mon sentiment d’échec à Aline. Cette dernière me rassure. Elle explique comme l’allaitement est une relation à deux, qui demande le consentement de deux personnes. Bref, une mère qui dépasse ses limites sous prétexte d’offrir l’allaitement à la demande ne cumule-t-elle pas un ressentiment ? Aujourd’hui, j’assume pleinement cette distinction entre l’allaitement à la demande et l’allaitement systématique…Il ne s’agit pas d’être bornée et rigide, par conséquent de tenir, par principe, des intervalles de deux heures. Mais de s’écouter, et d’envisager les pleurs endéans ces deux heures comme pouvant être consolés autrement que par le sein.
Plus tard, vient le moment de reprendre le travail. Fiston n’a pas encore 6 mois. Je tire mon lait, mais le gourmand boit plus que ce que je parviens à tirer. Je culpabilise. Certes, on peut tirer le lait. Malgré ma conviction favorable à l’allaitement à plus de 100%, je ne peux m’empêcher de reconnaître que si l’allaitement exige de tirer son lait pour des journées entières de repas (3 par jour), cet allaitement devient fatiguant et très contraignant. Par conséquent, il est difficile à continuer…
Cette fois, c’est à mon médecin que j’expose ma fatigue, ma culpabilité et mon dilemme. Comment assurer un allaitement exclusif jusque 6 mois tout en reprenant le travail à 5 mois ? J’explique que j’envisage de multiplier des allers-retours entre mon boulot et la crèche pour allaiter mon bébé…
- vous dites que votre fils ouvre la bouche devant des aliments lorsque vous êtes à table ?
- oui
- Alors, proposez-lui des aliments. Et laissez-le vivre sa vie la journée.
- Et quoi ? Je ne donne pas de complément de lait ? (J’avoue, je suis 100% pour l’allaitement et 100% contre les laits industriels. Si je peux éviter, j’évite)
- Vous allez continuer à allaiter votre bébé, le matin et le soir ? [mon médecin me préconisait d’espacer/de diminuer/d’arrêter progressivement les tétées nocturnes. Il faudra que Fiston atteigne ses 15 mois pour que la coupe soit remplie pour moi et que celui-ci soit sevré de toute tétée nocturne]
- Oui, et la nuit s’il le demande.
- Ben, voilà. Il prendra ce dont il aura besoin en termes de lait. C’est suffisant. Ne vous inquiétez pas. Il a de la réserve. S’il a vraiment besoin de beaucoup de lait, il prendra plus au moment des tétées ou il demandera plus souvent…[pendant longtemps, Fiston tétera une fois au retour de la crèche, une autre fois, avant de dormir, 2-3 fois la nuit, et une fois le matin]
En gros, voici la teneur de notre conversation. Voilà, comment un médecin (qui a accouché à 2 reprises dans sa salle de consultation, chez elle – je parle d’elle et de son rôle clé lors de l’épreuve du tri-test ici) m’a rassurée par rapport à la sacro-sainte règle de l’allaitement exclusif jusque 6 mois (d’autant plus qu’Aline partageait ce point de vue).
Mon bébé manifestait de l’intérêt pour d’autres aliments, il avait suffisamment de réserve [on peut le dire, c’était un gros bébé – c’est, encore aujourd’hui, un enfant qui, sans être gros, a de la réserve ;-)], et surtout, il a accepté sans difficulté les premières panades… Les premières semaines de crèche, mon enfant a été nourri exclusivement avec du lait maternel, le temps que s’épuise +/- le stock de lait congelé. Puis, j’ai cessé de tirer mon lait au travail…Et j’ai donné comme consigne de proposer des panades. Zen. J’étais devenue zen. « S’il refuse la purée de légume à midi ? Proposez la panade de fruit (banane, il adore). Si vraiment, cela ne va pas, puisez parmi les derniers gobelets de lait maternel congelé. Si cela ne va toujours pas, appelez-moi. Surtout n’hésitez pas ». La crèche ne m’a jamais téléphoné.
Cet échange avec ce médecin m’a décomplexée/déculpabilisée. Sa conviction qu’il était positif que mon petit vive sa vie et découvre les joies de l’existence sans moi a eu un effet catalyseur chez moi. J’ai accepté de lâcher. De lâcher prise. De lâcher l’idée de tout contrôler. De tout savoir sur les journées de mon petit. De contrôler tout ce qui entrait dans son estomac. Ce déclic m’a rendue plus sereine. Et mon fils, en pleine forme, qui respire la santé, qui n’a jamais mis les pieds dans un hôpital, est la preuve que l’on peut envisager un allaitement mixte sans compléter par du lait industriel.
Ce fut notre choix à 5 mois. Alors, quand ma collègue m’explique qu’elle pensait indispensable de suppléer des tétées qui sautent par du lait en boîte, tandis que son petit a plus de 20 mois, je ne peux m’empêcher de penser qu’elle a manqué de conseils. Elle regrette, mais maintenant, après un mois de biberon[1], son petit y est accro…Cette anecdote démontre, s’il le fallait encore, la nécessité d’être soutenue et de savoir vers qui se tourner pour toute question concernant l’allaitement.
Je dois dire que j’ai sûrement été influencée par ma culture d’origine où il est usuel d’allaiter jusqu’au sevrage naturel et où il est nullement d’usage de suppléer les tétées par du lait en poudre. Je suis la preuve vivante qu’on peut être en excellente santé sans lait industriel dans sa prime enfance. Evidemment, une expérience personnelle et nationale, cela aide…
[ajout le 17-05-2012] Lire aussi le récit du sevrage à 25 mois [2011-11-19] Le sevrage complet, la fin d'une époque...entre nostalgie et soulagement
Post-scriptum du 15 mai '13:
Voici un article dont je partage la conclusion à 100%: Et si l’allaitement n’était qu’un prétexte?
"L’enjeu, beaucoup plus grave, que tous semblent occulter, c’est la facilité avec laquelle des professionnels de la santé se permettent de dire n’importe quelle connerie aux mères – qu’elles allaitent ou non".
Je n'aurais pas pu mieux dire. Et le terme "connerie" n'est pas de trop.
[1] Le biberon, parlons-en…Une autre collègue explique que son fils, 4 ans, sevré depuis ses 8 mois, est accro à son biberon (il refuserait de boire son lait dans un verre)… Curieux, quand même. A 4 ans, un enfant est pourtant tout à fait capable de boire proprement dans un verre, non ?