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"Cette période ne dure que quelques mois, 6 mois, cela représente peu de choses dans une vie, cela passe très vite".
Tels furent les mots d'Aline, ma sage-femme si sage, lorsque je m'étais plainte du rythme soutenu de l'allaitement (mon fils me réclamant constamment le sein. Il était à demeure scotché à ma poitrine les premiers jours
). Ces paroles m'ont marquée, m'ont accompagnée et m'accompagnent encore aujourd'hui.
Je me souviens également des paroles qu'elle a pronconées lors d'une de nos premières consultations post-partum :
"La naissance est une période de la vie très particulière. Les premiers temps, la vie tourne autour de besoins très primaires: manger, dormir, faire pipi, faire caca".
Cette affirmation ne m'avait pas sauté aux yeux mais elle est devenue évidente. Les premiers jours de mon fils, nous étions exclusivements concentré-e-s sur la question de savoir s'il buvait (lire notre expérience ici ), à attendre qu'il fasse son premier pipi qui a terriblement tardé à arriver, à attendre son premier caca (mon chéri tenait les jambes en l'air pour lui administrer un suppositoire bien plusieurs jours après la naissance, lorsque notre enfant nous gratifia de sa première selle, que nous avons accueillie avec soulagement, avec applaudissements et cris de joie, quasi de victoire ).
Ces mots d'Aline sont restés gravés en moi. Et j'y ai beaucoup réfléchi. J'ai étendu cette assertion à l'accouchement, et, de manière plus large, au fait d'enfanter.
Rien ne nous rappelle autant notre condition de mammifère que le fait de concevoir, de donner naissance à un enfant puis de le voir grandir les tous premiers jours.
Pour moi, il est évident que c'est cette part d'animalité
que les femmes et les hommes devraient intégrer, accueillir et accepter pour vivre un accouchement physiologique.
Dans une société où il est de bon ton de tout garder sous contrôle, ou "civilisation" rime avec "contrôle" et "propreté stérilisée", dans une société où la douleur doit être annihilée dès son apparition, l'usage répandu de la péridurale ne me surprend guère.
La péridurale
le mot est lâché.
De mes lectures, surtout sur les pages fb, revient cette constante: l'enjeu d'un accouchement physiologique se concentre souvent - trop exclusivement à mon goût - sur cet aspect.
"J'ai accouché sans péridurale" est annoncé comme une victoire (une mise au point - timide mais qui a le mérite d'être - dans le bimensuel Imagine reçu cette semaine: "Un accouchement ne se réussit pas, il se vit"). "Ah, si je fais le choix d'accoucher en maison de naissance ou à la maison, c'est sans péridurale? ohhh Je ne pourrais pas".
Réduire l'accouchement et la douleur au "débat" de "avec" ou "sans" la péridurale me paraît une grosse erreur. Même si, pour avoir partagé mon point de vue avec Marloes, celle-ci m'a précisé, à juste titre il est vrai, que faire le choix d'une péridurale s'expose à réduire toute probabilité d'un accouchement "naturel". D'où cette question quasi obsessionnelle: péri ou pas?
Or, concentrer le débat de la douleur autour de la péridurale constitue pour moi une sorte de cécité ou d'aveugement, souvent non volontaire.
Le sujet de la douleur ne peut être résumé à celle de vouloir la contrôler.
Osons le parallèle avec la fièvre. La médecin Françoise Smets qui travaille à l'UCL, loin de l'univers de l'homéopathie, fort présente dans les médias le mois dernier en raison de la publication de son étude affirmant une corrélation entre allergie et paracétamol (voy. ici ou ici) dénonce dans une interview au Soir le réflexe de certains parents d'administre un anti-douleur dès apparition de la fièvre. (Malheurement, l'article en ligne est réservé aux abonnés et j'ai jeté le journal papier de sorte que je ne peux pas reproduire les propos sauf ceci que j'avais retapés pour fb):
1° "la fièvre a été inventée par le corps humain pour lutter contre la maladie, il ne faut pas la gommer à tout prix";
2° "les mamans et les papas n'ont pas appris de la famille d'autres gestes simples [que d'administrer un anti-fièvre ou un anti-douleur], un peu oubliés, comme déshabiller l'enfant. On ouvre trop vite la pharmacie..."
3° certes "surveiller son bain [un ou deux degrés plus bas que sa température] durant une demi-heure, cela demande du temps. Ce n'est pas nécessairement facile."
Voyez-vous où je m'évertue à vous conduire? Le lien avec un accouchement?
Remplacer "fièvre" par "douleur liée à l'accouchement" et vous comprendrez (sauf que cette douleur n'est pas créée pour lutter contre "une maladie"...le parallèle a ses limites).
Il est plus "facile" de prendre/proposer/imposer la péridurale que d'accueillir la douleur, tant de la part de la femme qui accouche (si elle n'est pas soutenue) que de la part de l'équipe médicale (ou le mari) qui est mise en présence d'une femme qui gémit, crie, se plaint, râle, pleure...Proposer un bain, soutenir le bras, tenir la main est plus prenant que d'appeler l'anesthésiste...
Pourquoi est-il complètement abérrant, selon moi, de réduire la question de la douleur d'un accouchement à un débat autour de la péridurale? Pourquoi, selon moi, ce sujet alimente un faux débat, à l'instar d'un coucou dont Jean Faniel, dans l'édition du mois de Imagine, nous invite à nous méfier ?
Isabelle Brabant dans "Une Naissance heureuse" explique qu'à l'impossible nulle n'est tenue. Dans un endroit, tel que l'hôpital, où rien n'est fait pour accompagner et accueillir l'expression de la douleur, où tout pousse (à commencer par l'infrastructure ainsi que le personnel, voire même le compagnon ) à prendre la péridurale, la femme qui s'y opposerait s'apparenterait à une héroïne...
Dans ces conditions, je peux même allumer un soupçon de compréhension envers les journalistes et autres bonnes âmes qui traitent de masochistes les femmes qui, oh ! les folles!, persistent à vouloir souffrir le martyr alors qu'il existe une drogue toute indiquée: la péridurale. Suivez mon regard vers Badinter et clique. Parmi cette clique, cette fameuse Odile, anti-héroïne d'une série d'articles de 10lunes, à commencer par ce "Odile nous raconte des histoires", où la caricature d'Odile est magnifiquement détournée par 10lunes (je vous parlais brièvement de 10lunes pour la 1ère fois ici):
Un extrait résume parfaitement le propos :
" Puis on filme une femme qui accouche de façon très humaine : complètement nue, à quatre pattes, ahanant, tordant son bassin et remuant son postérieur en une transe saccadée douloureuse et électrique. Elle s'échine à expulser son petit. Le mari, calme, un peu peiné, lui masse le haut de la croupe tandis que la sage-femme surveille la posture du mammifère humain. En regardant la scène, il est difficile de ne pas avoir mal pour elle mais ... il s'agit de son choix. Et devant une telle souffrance, avoir le choix est même le seul argument recevable. Car pour le reste, l'animalité de la scène est frappante tant elle évoque une douloureuse mise bas."
La nudité n'a rien d'inhumain, la recherche d'une posture plus favorable à la mécanique obstétricale non plus. Mais cette femme dénudée ahane, se tort, se fait flatter masser la "croupe". Le vocabulaire sélectionné avec soin renvoie à la bestialité. Evidemment, nous ne saurons rien du vécu de cette mère et de tant d'autres qui choisissent de mettre au monde leur enfant sans recourir à la péridurale. Odile sait pour nous, elles souffrent.
Moi aussi je peux tricher avec les mots et manier la caricature...
Puis on filme une femme qui accouche de façon civilisée. Elle est allongée, vêtue d’une chemise de papier bleu. Immobile, clouée au lit par l’analgésie, elle est dans l’incapacité de sentir comment pousser son enfant. Aucun mouvement, aucune vie ne vient animer son bassin. Le mari, calme, un peu peiné, lui soutient la nuque tandis que la sage-femme dirige les efforts de la mère, coupée de toute sensation. En regardant la scène, il est difficile de ne pas être triste pour elle mais ... il s'agit de son choix. Devant une telle passivité, seul avoir le choix est un argument recevable. Car pour le reste, la froideur de la scène est frappante tant elle évoque une mécanique expulsive désincarnée."
Il est évident que lorsque tout, mais absolument tout, est fait pour que la péridurale soit la norme, emprunter une voie autre que le courant majoritaire relève effectivment de l'héroïsme (du masochisme, selon certain-e-s, à vous de voir où vous vous situez).
Si dans les lieux prévus pour accoucher - aujourd'hui, la norme veut qu'on accouche à l'hôpital, donc,- si dans les hôpitaux, la norme était d'accoucher sans péridurale, une réflexion devrait - serait? - menée au sein des maternités pour déterminer comment faire en sorte qu'un accouchement puisse se dérouler au mieux pour les femmes SANS péridurale.
Les femmes seraient peut-être plus enclines, dès lors qu'elles savent qu'elles n'ont pas le choix entre un accouchement avec ou sans cette anesthésie, à identifier en elles et autour d'elles ce qui pourraient les aider à accompagner, à faire avec la douleur, plutôt que de la combattre ou de la faire taire.
Par ailleurs, et c'est ici le message fort que je veux faire passer: en quoi est-il si honteux de reconnaître notre "animalité" ? A partir du moment où l'enjeu consiste à refouler notre animalité*, à refouler le fait que nous sommes des mammifères, à oblitérer le fait que la femme qui donne naissance à un enfant éprouve des contractions douloureuses, que son corps se rappelle à elle pour lui signaler que se joue un moment exceptionnel de son existence, si l'enjeu est ainsi d'être "civilisée" lors des accouchements...il n'est dès lors pas étonnant que ceux-ci doivent se dérouler dans un endroit "hautement civilisé", sous le regard d'experts très "civilisés", dans une posture on-ne-peut-plus-civilisée-, en l'absence de tout cri "non civilisé".
L'enjeu ne se niche-t-il pas dans cette reconnaissance de nous-mêmes, de notre qualité de mammifère, condition dont nous tentons à tout prix de nous extraire*, d'oublier, au point pour certaines, de commander une césarienne de confort?
Plutôt que de questionner "pour" ou "contre" la péridurale, ne faut-il pas étendre le débat? Expliquer que la péridurale est rendue nécessaire parce que tout est fait pour la rendre incontournable.
Car accepter l'animalité de la femme qui accouche implique de respecter les règles tant évoquées par Michel Odent : obscurité, intimité et silence [voy. parmi tant d'autres, cet article où il en parle ou cette interview (1ère partie - 2ème partie) accordée à l'occasion de la réédition de "Le bébé est un mammifère" - je n'ai lu aucun livre de Odent - sa position sur la place de l'homme mérite débat. Peut-être le sujet d'un futur article?]. Or, avouons-le, dans la majorité des hôpitaux, on en est loin. Très loin.
De plus, partir du paradigme qu'un accouchement se fera sans péridurale et dans le respect de la physiologie implique un autre regard de la part de celle ou celui qui assiste à l'accouchement. Il s'agit pour elle ou pour lui d'accueillir la douleur de la parturiente, d'accepter que cette douleur fait partie intégrante du processus. Il s'agit pour cette personne de travailler sur elle son rapport à la douleur, et en particulier à "son impuissance" face à la douleur de l'autre.
Enfin, renverser la paradigme de l'accouchement invite à poser un point de vue sur "la préparation" de l'enfantement.
Quelle est la meilleure préparation à l'accouchement? Mon conseil aux femmes enceintes? Haptonomie? Auto-hypnose? Yoga? Pilates? Eutonie?
Rien de tout cela. Ou plutôt tout cela.
Pour moi, il ne fait pas l'ombre d'un doute que la meilleure préparation à l'accouchement se résume en trois points. Tout ce qui permet à la femme de
1° se relaxer, de lâcher prise;
2° mieux se connaître; connaître ses faiblesses, ses limites, ses forces, ses points forts;
3° nourrir et renforcer la confiance en elle.
Et pour l'homme qui assiste éventuellement à l'accouchement : tout ce qui lui permet de savoir comment accueillir son sentiment face à la douleur exprimée par sa compagne; comment lui-même se détendre, se relaxer pour ne pas communiquer son angoisse.
De plus, rappelons que la douleur n'est pas permanente au cours d'un accouchement, elle vient, monte crescendo, atteint un pic, puis redescend, laisse quelques minutes de répit pour remonter puis redescendre, telles des montagnes russes. Elle part puis revient. Il est primordial de pouvoir profiter pleinement du creux de la vague pour se détendre, d'où l'intérêt d'une préparation éventuelle qui permette à la femme de se relaxer.
Si, pour une femme, c'est l'haptonomie, pour une autre, ce sera le chant prénatal, une autre, l'aquagym...tant que celle qui pratique la préparation se détend.
A une personne à qui je parle d'accouchement en maison de naissance ou à la maison, qui me répond qu'elle ou sa femme craint l'absence de possibilité de la péridurale, je réponds - si la personne devant moi me paraît réceptive à un dialogue - qu'il est impossible de comparer la douleur dans un hôpital à celle qui survient lors d'un accouchement à la maison; comme il est impossible de comparer les consultations de 20 minutes avec un gynécologue avec celles d'une heure ou une heure trente avec une sage-femme au cours desquelles un véritable lien se nourrit. Il est dommage d'envisager la manière dont une femme n'a pas supporté la douleur lors de son 1er accouchement à l'hôpital pour craindre sa force à entrer dans la douleur en cas d'accouchement à la maison.
En fait, il me vient une image. Comparer un accouchement à l'hôpital ou à la maison relève de la même compétition entre un fast-food et un restaurant pratiquant la slow food. En caricaturant à peine, j'ose cette comparaison. Dans le premier, c'est la mayonnaise [ péridurale] qui permet de donner du goût au plat [rendre la douleur supportable], tandis que dans le deuxième, c'est le choix, la qualité des aliments, fruits et légumes, le mode de préparation, les épices et l'ambiance décontractée du lieu qui égailleront les papilles gustatives [ le choix des sages-femmes, de la relation de confiance, de l'environnement qui permettront d'accompagner la douleur pour lui redonner sa place lors de l'accouchement].
Alors, convaincu-e?
Je vous vois venir avec votre question:
Quelle a été ma préparation à l'accouchement de mon premier? Aucune. Souvent, devant le regard sceptique et ébahi de mon interlocutrice ou mon interlocuteur, je réponds que j'ai pratiqué du sport jusqu'à la fin de ma grossesse. Pour ma seconde, dans la tourmente du quotidien, je me suis réservée, les dernières semaines de ma grossesse, quelques heures de détente via 5-6 séances de massage.
J'avais une peur bleue de la douleur, lors de ma 1ère grossesse. Beaucoup de lectures m'ont aidée. Et surtout, les consultations avec mes sages-femmes furent, pour moi, toujours des moments riches de sens (et suffisants) pour déposer mes craintes, mes peurs et mes envies.
Ma fille vous fait coucou...![]()
* Je pensais à un article particulier chaque fois que je réfléchissais à l'élaboration de ce présent post. Malheureusement, je ne parviens pas à remettre la main sur cet excellent article dont j'ai retenu l'idée principale mais que je vous aurais invité-e à lire. L'auteure ne s'étonnait guère de l'usage de la péridurale dès lors que toutes les manifestations des aspects "non civilisées" de la femme devaient être mis sous contrôle, voire effacés. Et l'auteure de citer: les poils (voy. mon article à ce propos: 25 avril '13 - A vos poils !); la transpiration qu'il convenait de bannir à tout prix, les règles devaient être omises, etc. L'article énonçait une série d'exemples particulièrement parlants. Promis, dès que je parviens à remettre le clic dessus, je partage ici.
PS du 3 mai 2013: dialogue radio entre Isabelle Brabant et la fameuse Odile - A écouter ABSOLUMENT !!!!! http://www.radio-canada.ca/emissions/medium_large/2012-2013/chronique.asp?idChronique=289630