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Je parle peu de mon passé khmer (attention Khmer ≠ Khmer rouge; voy. ce dessin). Envie de m'en extraire dans mon quotidien. Cet environnement, et ce passé khmer rouge, j'y baigne depuis petite, depuis toujours en fait, puisque je suis née sous ce régime totalitaire (j'y fais allusion ici et le développe un peu là).
Pourtant une rencontre récente, celle avec l'Atelier des Façonneurs de mémoire (ici sur fb), est venue réveillée une colère. Grâce ou à cause d'une entrevue avec les jeunes et moins jeunes des Façonneurs de mémoire, j'ai pu exprimer mon ire à être considérée comme une enfant de victime*. Cet article m'a été inspiré par Claudio qui m'a confirmé que mes parents s'inscrivaient toujours dans cette logique...
Le régime khmer rouge a duré, grosso modo, de 1976 à 1979. Je suis née en 1978. Autrement dit, j'ai été conçue pendant ce régime, suis née sous celui-ci et ai passé les 1ers mois de ma vie sous ce totalitarisme, puis les autres 1ers mois de ma vie à fuir les bombes lancées pour chasser ces communistes, enfin les 1ères années de ma vie dans un camp de réfugiés thaï, en attendant que la Belgique accepte mes parents et moi-même, réfugiés cambodgiens déracinés, reconnus comme tels par le Haut Commissariat aux Droits de l'Homme.
Mais à part ça, c'est sûr, je n'ai pas moi-même vécu le drame cambodgien. Je n'en ai pas souffert. Je ne suis qu'indirectement concernée.
C'est le discours et la certitude qui m'ont collé depuis mon enfance.
Jusqu'à ce que, jeune adulte, enfin émancipée de mes parents, je me mette à y réfléchir. J'avais déjà 20 ans passés quand j'ai osé exprimer la 1ère fois ma colère envers une telle conception. Mais nulle oreille. Du moins, nulle réponse de personne. Silence radio. Non, chère toi, tu étais bébé, tu n'es donc pas concernée, tu n'as pas souffert, ta mère a eu du lait, tu n'as pas souffert de la faim, tu n'as subi aucun mauvais traitement. Tu y étais mais tu n'y étais pas, puisque tu étais bébé.
Wouah! Quel déni!
La période de ma gestation ainsi que les circonstances de ma naissance ne sont pas exemptes de stress.
Mes premiers mois sur Terre sont également teintées d'angoisse, de faim, de peur, de morts, de tortures, de silences et de non-dits...La fuite dans la forêt vers la Thaïlande, les bombes, le silence imposé pour une question de vie...Tel fut mon lot quotidien les premiers mois. Ensuite, l'angoisse de rester sur place, dans ce camp de réfugiés, de ne pas en sortir...
J'avais l'âge de mon fils quand je suis arrivée en Belgique. Et à l'âge actuelle de ma fille, cela faisait 4 mois que je fuyais dans la forêt, sans domicile fixe, accrochée à ma mère dans un krama qui servait de porte-bébé, passant entre les bombes, et échappant aux tigres et autre animal (à savoir: au Cambodge, il n'est pas de tradition de porter son bébé dans un porte-bébé, quel qu'il soit. Le porte-bébé ne s'inscrit donc pas dans un héritage culturel mais s'est imposé face aux événements).
Certes, je ne disposais pas du langage au moment des faits. Est-ce dire que je n'ai pas vécu ce que mes parents, ma famille et leurs amis ont vécu parce que je n'avais pas conscience de ce qui se jouait, ni la parole pour exprimer le malaise?
Depuis que je suis devenue mère, j'en ai lu des ouvrages sur la maternité et sur la grossesse. Je ne compte pas les écrits qui affirment l'influence sur l'enfant à naître et sur la mère du contexte et de l'environnement stressants pour la mère. Je suis convaincue d'avoir été marquée par ce début de vie hanté par la mort.
Je pense aujourd'hui être en résilience par rapport à ces événements; et j'aspire à tourner cette page. Tout en étant consciente de l'enjeu de transmettre cette histoire familiale à mes enfants.
Mon chéri et moi nous sommes déjà posés la question du moyen de communiquer ce passé à nos enfants. Pas facile.
Si mes parents en parlaient souvent entre eux et avec la famille et les amis, je n'ai pas, moi, ce besoin d'exprimer et réexprimer ce récit lorsque je vois la famille et mes amis. Ces dernier ne sont pas des ex-compagnons de cette infortune.
Mes parents, eux, ressentaient le besoin de discuter et de revenir sur leur vie pendant les Khmers rouges. Aujourd'hui, alors que j'exhorte mon père à tourner la page, il ne peut s'empêcher de témoigner. Tout comme ma mère. Comme si leur survie ne pouvait trouver sens que dans l'acte de témoigner de ce qu'ils ont vécu.
C'est une des raisons pour lesquelles il est très dur de penser que certaines personnes peuvent soupçonner mes parents d'avoir collaboré d'une manière ou d'une autre avec les Khmers rouges. Cette collaboration expliquerait, dans leur logique, la survie de mes parents. Il est déjà pénible d'être survivants lorsque l'on pense à ceux qui n'ont pas survécu. Dès lors, par la suite, quelle cruauté que d'affronter la suspicion des "autres" qui nous présument coupables de quelque chose parce que survivants. Forcément coupables parce que survivants. Coupables d'avoir survécu. [je m'éloigne du sujet]
Bref, tout cela pour dire que je conteste l'argument selon lequel je n'étais qu'une victime indirecte du régime khmer rouge. Ne pas avoir la parole, ni la mémoire consciente pour "dire" dans quoi j'ai baigné ne signifie pas que je n'ai pas vécu l'environnement de guerre. Personne ne peut dire que, finalement, je n'étais pas victime. Affirmer mon statut de victime n'implique pas pour autant que je victimise, dans le sens de m'apitoyer sur mon sort.
Pendant des années, j'ai cherché cette reconnaissance de mon statut, lequel fut indéniablemement nié. J'ai étudié le droit, puis me suis spécialisée en droit de l'homme. Il m'aura fallu mon tout dernier travail d'étude à la fac pour me décider à revenir sur la période khmère rouge. Jusque là, je m'étais toujours refusée de m'y intéresser. Le récit de mes parents me suffisait. Je n'avais rien lu, rien entendu...
Grâce au droit, j'ai affronté l'Histoire de face. Le droit m'a donné un outil "scientifique", le droit fut mon "média" pour plonger dans cette période noire de mon pays, pour y plonger tout en gardant la distance nécessire pour ne pas être happée par tant de violence et par mon réflexe de révolte.
Aujourd'hui, je n'ai besoin d'aucune reconnaissance extérieure de mon statut de victime. Je suis en paix avec cela. J'ai tourné la page.
*Comme dans cet article où il est question des enfants des rescapés ("L’histoire récente du Cambodge a aussi donné lieu à nombre de témoignages de rescapés. Aujourd’hui, à leur tour, leurs enfants prennent la plume pour investir cette mémoire, cachée ou tue pendant de longues années. Ils s’appellent Tian, Navy Soth et Loo Hui Phang"). Comme si ces enfants, nés en 1974 et 1975 n'étaient pas eux-mêmes des rescapés.
Ces jeunes sont :