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En janvier 2011 fut projeté à l'Espace Delvaux Solutions locales pour un désordre global. Ce film fut catalyseur pour moi, pour nous. J'avais entendu parlé de décroissance mais je refusais clairement de m'y intéresser. Je craignais le marxisme, le communisme, l'anarchie, les radicaux, l'altermondialisme dans sa caricature... Finalement, après avoir visonné le film, et lorsque Laurent Lievens, que je ne connaissais pas, doctorant en sciences politiques et sociales, a expliqué qu'il était un fervent partisan de la décroissance, nous lui avons demandé ce que ce terme recouvrait. Sa réponse fut évasive (les explications méritaient un débat en soi mais on pouvait lui écrire) car elle exigeait une vaste réponse...
Nous sommes restés sur notre faim. C'est ainsi que j'ai commencé à chercher. A chercher à comprendre ce que ce mot emballait. Et ce que j'ai découvert m'a parlé un peu. Puis, beaucoup. Au fil de mes lectures, au fur et à mesure, mon adhésion aux constats et propositions de ce mouvement s'est renforcée. Aujourd'hui, il ne fait pas l'ombre d'un doute que je suis objectrice de croissance.
Dans ce monde de l'objection de croissance, Paul Ariès est une figure incontournable. Pourtant, il n'y a pas si longtemps, en mai 2011, je ne le connaissais pas. Je le "rencontrais" pour la 1ère fois lors d'une de ses interventions à Bruxelles, toujours à l'Espace Delvaux. J'ai eu l'occasion de relater cette "rencontre". Vu que l'exposé de Paul Ariès ne m'avait laissé aucune trace, je n'attendais pas non plus de grand miracle avec la conférence de Serge Latouche.
Et effectivement, l'homme était indubitablement fatigué. De fait, ses propos n'étaient pas révolutionnaires pour moi qui ai vu Prêt à jeter.
Ce professeur français était convié par Paul Lannoye, fondateur du Grappe Belgique et Jean-Baptiste Godinot, de Respire, dont j'ai déjà parlé ici (tout à la fin) afin de partager ses réflexions issus de son dernier opus Bon pour la casse.
Jean-Baptiste Godinot a rappelé que l'obsolescence programmée, à côté de la publicté et du crédit, constitue un des piliers de la société consumériste. La somme collossale (j'ai noté 10 milliards) consacrée par le lobbying de la pub est telle que son action s'apparente à une véritable colonisation de l'imaginaire, créant un habitus pour le citoyen réduit à une fonction consommatrice. J'ai surpris la conversation de deux jeunes femmes, à la sortie du colloque, qui avaient relevé que Jean-Baptiste Godinot avait parlé de régime totalitariste en évoquant la pub omniprésente et surtout, impossible à remettre en cause par les autorités. Moi, personnellement, ce genre de mots glisse sur moi. Les femmes étaient choquées et invitaient cet orateur à se pencher sur les goulags pour comprendre le totalitarisme. Ces slogans glissent sur moi, car malgré toutes les critiques que l'on peut faire à la société dans laquelle nous vivons, je peux la critiquer, l'écrire ici, et en parler autour de moi...Essayez dans un Etat totalitariste...En même temps, je comprends l'usage de ce terme pour expliquer l'omniprésence, l'omnipotence, l'omnitout de la pub dans notre environnement et dans notre (in)conscience.
Dans un premier temps, Serge Latouche retrace l'étymologie du mot "obsolescence". Il en décrit l'historique et l'évolution.
L'obsolescence est d'abord technique. Une technique nouvelle vient supplanter celle existante, envoyant celle-ci au placard. Ainsi le train a détrôné les diligences. Au risque de faire faillite, les entreprises doivent se renouveller car apparaissent sur le marché de nouvelles machines plus performantes. En conséquence, plus les outils sont compliqués et sophistiqués, plus il faut faire travailler les hommes.
Ensuite, l'obsolescence est psychologique ou esthétique. La mode des jupes courtes une année laisse la place aux longues jupes l'année suivante (depuis quelque temps, sévit la mode des sarouels, vous avez remarqué?). Cette obsolescence a toujours existé mais elle s'est exacerbée avec la classe de loisir. Olivier De Schutter en parle dans son article dans Ka!ros (je le cite un peu ici). Thorstein Velben, fils de paysans norvégiens, dénonce, en 1899 (!), dans sa Théorie de la classe de loisir la consommation ostentatoire.
Enfin, vient l'obsolescence programmée, dite aussi plannifiée. La fin d'un objet est prévue dès sa conception. Dans les années trente, alors que souffle la mode des plans (New Deal, plans quinquénnaux, etc.), Bernard London propose de mettre fin à la dépression grâce à l'obsolescence programmée (planned obsolescence). Il invente la prime à la casse (plus d'infos sur wikipedia). Lorsque ce concept débarque en Europe, il est très mal vu.
Par contre, Outre-Atlantique, il est accueilli avec enthousiasme. Ce qui convient à General Motors sied à l'Amérique.
Latouche rapporte ensuite le combat notoire entre Ford et General Motors, remporté par ce dernier en dépit du bon sens. Si le premier construit des voitures robustes, plan sur lequel il est supérieur, GM lance une mode des voitures. La carrosserie est déclinée afin d'attirer la gente féminine. Cette stratégie paie.
Puis, entre '43 et '47, on ne construit plus de voiture mais des chars d'assaut. Ceux-ci deviendront, une fois la guerre terminée, des tracteurs.
Dans les années '60, naît l'ère du jetable. Les biens d'équipement doivent être renouvellés. Cela va des cols jetables, aux manchettes jusqu'aux serviettes hygiéniques, qui sont en réalité, des bandelettes, reliquats de la guerre. Il y a eu les rasoirs jetables, puis les préservatifs jetables. Aujourd'hui, ce sont les Iphone jetables. La batterie indésolidarisable du téléphone portable est interdite mais Apple préfère payer des amendes plutôt que de modifier son mode de fabrication, bien plus lucratif.
Suivent l'histoire du cartel Phoebus et de l'ampoule de la caserne de pompier que l'on peut voir ici (on en parle dans le documentaire Prêt à jeter).
Alors, comment lutter? Quelles sont les pistes de Serge Latouche?
Certes, dit ce dernier, les industries sont très actives au niveau du lobbying. Mais le pire, ce qui fait le plus peur, ce qui me désespère le plus (à moi, Den), c'est la complicité des consommateurs (soulignée par l'économiste). Exemple: le téléphone portable. Même avec l'obsolescence programmée, les gsm sont encore opérationnels 6-7 ans. Or, les gens en changent en moyenne tous les 18 mois (quand on parle gsm, je pense à mon "vieux" gsm de presque 8 ans, l'âge de mon couple
)
C'est juste hallucinant, cette complicité des "consommateurs" (je déteste réduire les gens à des consommateurs). Disons, pour compter large, qu'il semblerait que vous et moi changions de téléphone portable tous les 2 ans! Quelle horreur! Serge Latouche a parlé de ce que deviennent ces téléphones jetés, ces enfants qui vagabondent dans les décharges à la recherche du minerai rare radioactif...(voy. téléphone portable : le prix du sang africain 1/3; 2/3; 3/3; un résumé de ce documentaire diffusé sur Arte)
Dernièrement, deux rapports viennent d'être publiés, l'un du think thank Terra Nova et l'autre des Amis de la Terre.
Cinq pistes sont avancées:
1. Augmenter de manière contraignante la durée des garanties de 2 ans à 5 ans ;
2. Obliger les producteurs à fournir des pièces de rechange de leurs produits pendant 10 ans après la mise sur le marché de celui-ci ;
3. Obliger les vendeurs et producteurs à afficher la durée de vie du produit;
4. Développer le leasing. Si les entreprises louent leurs machines et sont chargés de leur entretien, elles auront intérêt à ce que celles-ci soient de qualité et ne tombent pas en panne.
5. Autoriser les "actions de groupe", les class actions comme on dit aux Etats-Unis. C'est là un combat énorme sur le plan du droit: autoriser les actions collectives pour les questions en lien avec l'environnement!
Ces "solutions" s'apparentent à des pansements sur un chancre. Car, dans notre société, nous nous heurtons à un système schizophrénique. Le Ministre de l'Environnement dit: "préservons la planète", de l'autre, le Ministre de l'Economie dit: "il faut relancer la confiance (sic) des gens, il faut qu'ils consomment!"...
Le seule solution, plaide Serge Latouche que l'on sent fatigué de répéter inlassablement le propos: sortir du logiciel de la croissance pour la croissance. Il convient de construire l'autolimitation et la frugalité volontaire.
Suit la traditionnelle étape de questions-réponses.
Se déroule un dialogue de sourds, par questions-commentaires interposés, entre une militante claire de la décroissance qui parle de la taxe sur l'exportation des matières premières (dont celles du minerai radioactif nécessaire pour fabriquer des téléphones portables, le coltan) et une jeune femme du public, propre sur elle, et particulièrement loyale envers son employeur qu'elle a à coeur de défendre : la Commission européenne (DG des matières premières)...Cette participante observe qu'on est dans une société capitaliste, que ce faisant, augmenter les taxes engendrerait une flambée des prix et, partant, un manque de concurrence de l'industrie européenne...un dialogue de sourds.
Latouche ne prend même pas la peine de commenter l'intervention de la dame.
Sur la croissance, l'intellectuel précise qu'il n'y a rien de pire que l'absence de croissance dans une société de croissance.
Et Serge Latouche d'énoncer 3 mesures qui devraient être mises en oeuvre. Mais, on sent que ce dernier n'y croit plus :
1. Relocaliser les activités. Appliquer un protectionnisme intelligent (pas le protectionnisme qui consiste à subsidier notre agriculture industrielle pour en inonder les marchés des pays pauvres);
2. Oeuvrer à un vaste plan de reconversion écologique de l'agriculture, de l'énergie, des moyens de transport;
3. Réduire les horaire de travail.
A quelqu'un qui lui demande que faire quand la catastrophe arrivera, l'orateur répond que la catastrophe est déjà là. Et l'homme de citer Guillaume d'Orange: "Point n'est besoin d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer".
Quant à la création d'un parti politique pour la décroissance, Latouche n'y est pas favorable. La politique, il nous encourage à y participer mais précise-t-il, elle ne se réduit pas aux partis politiques, ni à vouloir participer à un gouverment. Il invite les citoyens à se mobiliser pour contraindre le politique à se mouvoir dans le bon sens.
Sur ce point, je crois cette tentative vaine...mais bon, c'est mon point de vue.
Pour conclure, je trouve que la citation "Point n'est besoin d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer" sied le mieux à l'état d'esprit de Latouche. Et je le partage. Comme lui, et comme Paul Lannoye qui a insisté sur ce point, j'estime que la catastrophe est déjà là. Pourtant, cela ne signifie pas qu'il ne faut rien tenter...des sparadraps sur des plaies béantes.
Avertissement: ce "compte-rendu" est, comme tous mes comptes-rendus, partiel et partial.