• 12 mai '13 - Un lieu d'accueil affranchi des exigences de rentabilité

    Il fait froid.  La pluie tombe.  La neige s'installe.  Le vent souffle. 

    Et un enfant qui tourne en cage.  Tel un lion sauvage.  Où aller?  Quel lieu pour un accueil gratuit, ou presque, dans un endroit chaud?

    La maison verte est fermée.  Les plaines de jeux sont infréquentables par ce temps.  Au rendez-vous:  froid, glacial, pluie, neige, humide ou vents.

    Devinez où nous avons atterri, maintes fois, dans un tel scénario? 

    Au shopping! [ la honte, quand même ]

    Ben, oui, il y a de l'espace (si pas trop de monde, autrement dit, à oublier en période de soldes), c'est chauffé, il ne faut pas réserver, c'est "gratuit" (on paie quand même en publicité aguichante et en injonctions à consommer), on y va quand on veut, et on en repart à l'heure que l'on veut. 

    Par contre, si on est dimanche, laissez tomber.  Il n'y a rien (on a quand même quelques fois atterri au shopping, en dernier recours pour laisser le lion courir).  Certes, il y a les musées.  Mais la dynamique n'est pas la même; puis le prix, mais surtout les heures d'ouverture, sont, pour certain-e-s, dissuasifs.

    Je rêve d'un lieu tel les maisons vertes qui soit ouvert à des horaires élargis, à un prix très démocratique (3 euros par visite et par famille aux maisons vertes), où il n'est pas nécessaire de prévenir, de réserver, où on peut rester le temps que l'on veut, où l'on peut arriver quand on veut, partir quand on veut, où l'accueil est de qualité!  Des maisons vertes, il devrait en exister plus. 

    En fait, en complément aux maisons vertes, il devrait exister des plaines de jeux couvertes, conçues et entretenues par les pouvoirs publics. 

    Et, à l'heure où j'envisage de déscolariser mon fils, mais hésite par peur de manquer de temps pour moi, je rêve d'un tel lieu pour les enfants de 0 à 6 ans, où il est possible de laisser son enfant quelques heures, le temps de souffler, le temps de mener un activité personnelle (faire une sieste, c'est une activité personnelle ), le temps de faire le ménage, le temps de faire une ou deux courses...

    La Maison des Potentiels revêtait quelques caractéristiques de ce rêve.  Mais ce projet n'est plus est en attente de parents intéressés, puis, il était loin de chez nous. 

    Un tel lieu aurait du mal à exister...sans subside, il est juste "pas rentable".  Impossible de payer un loyer avec les 3 euros demandés aux familles, sans assurance du nombre de rentrées par jour, par semaine, par mois.  Quant à payer une ou deux personnes pour assurer cet accueil, c'est juste impossible. 

    Même la gardienne de notre fils/fille qui demandait 680 euros pour un temps plein n'arrivait pas à joindre les deux bouts.  Les sommes demandées recouvraient à peine le loyer et son salaire brut. 

    Tout le monde tire la sonnette d'alarme.  Depuis longtemps.  La dernière alarme que j'ai lue est actionnée dans En marche, le magazine de ma mutualité dans un article intitué: la galère des parents et des milieux d'accueil (à lire ici)

    Sur le terrain, pendant ce temps, beaucoup de responsables de milieux d’accueil collectifs bricolent, s’épuisent à chercher d’autres sources de subventions (notamment auprès des Régions via des aides à l’emploi) pour compenser ou compléter les subventions de l’ONE, insuffisantes pour faire face aux frais. Les services d’accueillantes d’enfants conventionnées sont confrontés, quant à eux, à d’énormes difficultés dont la moindre n’est pas de recruter des candidats pour compenser l’hémorragie dans les effectifs. En cause? Des prestations mal rémunérées. Une charge de travail et des horaires très lourds. Des exigences et responsabilités multiples (notamment en matières de sécurité) qui pèsent sur leurs épaules. Et un statut social toujours incomplet malgré les promesses politiques.

    Quant aux accueillantes indépendantes et maisons d’enfants qui ne bénéficient d’aucune subvention de la part de l’ONE, beaucoup sont à la limite de la viabilité financière pour faire face à leurs obligations, malgré la fixation de tarifs plus élevés que dans les milieux agréés et subventionnés.

    Si l’on ajoute à ce tableau les défauts de paiement croissants dans le chef de parents ainsi que les exigences parfois complètement démesurées en matière d’hygiène imposées par l’Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire (Afsca), on comprend aisément que l’accueil de la petite enfance soit non seulement un secteur non rentable mais dont la survie est clairement menacée..

     A la lecture de ces mots, je me suis reconnue, évidemment:

    "Ce contexte de pénurie oblige les parents – et en particulier les mères – à recourir au plan D comme débrouille en attendant qu’une place se libère : appel aux grands-parents, prolongation du congé de maternité par un congé parental, jonglerie entre les horaires flexibles et les congés, voire décision d’arrêter de travailler…"

    "Pour une fréquentation à temps plein, le coût peut atteindre 800, voire 900 euros par mois."

    De quoi se demander pourquoi on travaille... Devoir jongler avec vie personnelle, familiale, et professionnelle, tout en sachant que bien la moitié de son salaire va servir à payer la personne qui garde son enfant...Et que malgré cela, on ne parvient pas à prester correctement ses heures, comme on dit.

    Il est étonnant de constater comment notre société, toujours d’une sensibilité à fleur de peau sur le choix de l’école, s’accommode du manque de places d’accueil pour la petite enfance. Comme si c’était normal et inéluctable”, s’offusque la Ligue des Familles.

    Alors, il va de soi, qu'une fois que des parents ont une place, ils ne sont pas en position pour se plaindre de la qualité de l'accueil.  De quoi se plaignent-ils,  ses parents, ils ont une place! Anne Teheux le dit à sa manière:

    La situation est intenable pour tout le monde. Les parents n’ont quasiment pas la possibilité de choisir le type ou le lieu d’accueil qui correspond à leurs moyens financiers, à leurs besoins et encore moins à leurs souhaits en regard, notamment, du projet d’accueil et de critères de qualité. Comment voulez-vous, dans ce contexte, que les choses se passent sereinement?”, accuse Anne Teheux, responsable de la Fédération des services maternels et infantiles qui chapeaute les services d’accueillantes conventionnées de Vie Féminine.

    Je hurlais déjà ma colère il y a peu avec ce Coup de gueule.

    Et rappelons que :

    "En moyenne, le taux de couverture (c’est-à-dire le rapport entre le nombre d’enfants et le nombre de places d’accueil), s’élève à 28,2% pour la FWB. Ce taux se situe en-deçà de l’objectif européen de 33% que les Etats-membres de l’Union européenne se sont fixés en 2002 à Barcelone, et engagés à remplir à l’horizon 2010. Cet objectif, faut-il le préciser, s’intègre dans l’optique purement économique de permettre aux parents d’accéder et de se maintenir dans l’emploi."

    Depuis que j'ai conscience que tout notre petit monde tourne autour du travail, pour que les gens gagnent un salaire qui leur permettront de consommer, je nourris un certain dégoût vis-à-vis du travail.  De manière générale. 

    Lorsque je lis ces mots limpides d'Olivier Deschutter, Rapporteur spécial sur le droit à l'alimentation, dans un journal découvert lors de la conférence de Serge Latouche (compte-rendu un de ces 4), Ka!ros, je me sens confortée dans ma décision de m'arrêter, de prendre le temps.  Sous le titre de "Homo consumens: les conditions anthropologiques de la décroissance", voici quelques idées de la plume d'ODS:

    "Tant qu'il [l'individu] thésaurise en vue d'un avenir qu'il prépare et auquel il sacrifie son présent, il lui est permis de ne pas se prononcer sur le type d'existence qu'il veut mener.  Cette thésaurisation, cette accumulation, c'est donc aussi un moyen commode de compenser un manque d'imagination: si l'on accumule, c'est parce qu'on ne sait pas comment dépenser.  Nous errons dans la vie sans but: alors, accumulons, car un jour peut-être, nous saurons que faire de cet argent amassé". 

    "le capitalisme pour survivre doit brouiller la frontière entre besoin et désir.  Il doit créer des besoins artificiels afn que le travailleur fasse le choix de travailler toujours plus."

    Travailler toujours plus pour se payer quelques moments de vacances.., j'en ai parlé ici

    Une de mes collègues m'expliquait qu'en semaine, elle voyait son fils maximum une heure par jour.  A la question de savoir si cela lui convenait, elle m'a répondu que ce rythme soutenu était possible grâce à des congés qu'elle prenait, et que ceux-ci devaient au moins durer 3 semaines, afin de décompresser.  Autrement dit, son quotidien est une course interminable, du matin au soir, avec une organisation hors pair entre son mari et elle, le tout pour voir son fils une heure par jour et pour souffler une ou deux fois par an, 3 à 5 semaines...!  Cela donne vraiment à réfléchir, non?  Et elle n'avait pas l'air de trouver cela illogique ou anormal...

    Olivier De Schutter, dans le même article, donne quelques pistes d'action. A l'instar d'une ou des contributions dans Redéfinir la prospérité. Jalons pour un débat public [2011]  * , ODS appelle à une politique de la socio-diversité, terme qu'il emprunte à Christian Arnsperger. 

    En substance, j'en retiens que la société et le politique doivent encourager les formes de vie alternative.  Cela passe bien sûr par des projets, comme l'ensemble des modes de vie relatés dans Les sentiers de l'Utopie d'Isabelle Fremeaux et John Jordan **.  ODS explique au moins trois raisons qui militent pour encourager des expérimentalismes locaux.  L'une d'elle m'a frappée:

    "ces micro-projets peuvent compenser en partie notre incapacité à imaginer d'autres manières d'occuper nos loisirs que par la consommation". 

    Sont cités: les circuits d'alimentations courts (GASAP, GAC, etc.), les SEL, les mouvements de simplicité volontaire, les jardins communautaires. 

    Autrement dit, quand je suis au Champ des cailles, je ne consomme pas!

    "André Gorz relevait que nous avons investi dans des technologies qui libèrent du temps, mais que nous ne savons que faire de tout ce temps libéré.  La consommation sans fin devient un substitut à cette absence d'imagination.  [...]  'nous avons été trop longtemps dressés à payer et non à jouir ' [Keynes dans un texte de 1928]".  ODS

    Ce constat du RS pour l'alimentation rejoint Louis LOURME,...A défaut d'imagination, les gens se plantent devant la télé pour consommer des images.  Ce faisant, ils se dispensent de penser, de critiquer et de participer à la société.

    Donner du temps...prendre le temps...pour participer à l'innovation sociale (4ème proposition d'ODS dans son article)...J'y aspire, à mon humble échelle, en prenant un temps de pause pendant une bonne année. 

    Alors que, pour ma part, j'ai toujours trouvé un sens à mes activités professionnelles, le fait de m'être ouverte à cette lecture de la soci été via le prisme du travail a clairement fait naître en moi le besoin de prendre du recul avec le travail.  D'où mon année sabbatique

    J'aspire à contribuer à la création d'un lieu affranchi de toute considération marchande, toute considération de rentabilité (à l'image des maisons vertes) qui permettrait aux parents un temps de respiration.  Se séparer un temps de ses enfants pour être réellement disponibles quand ils sont là.  Voilà un défi qui promet une aventure passionnante. 

    Alors, avec moi?  Si cela vous dit, regroupons nos forces et nos idées! 

    Comment?  Innovons. 

     

     

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    *livre dont je parle souvent, et que vraiment, je vous recommande.  Christian Arnsperger a contribué au livre Redéfinir la prospérité (je l'ai prêté, je ne pourrai pas citer ici les passages intéressants de son article). 


    ** On y découvre un habitat groupé qui pratique la permaculture: Lanmatters (au Royaume-Uni).  Malgré leur mode de vie extrêmement simple, leur empreinte écologique dépasse une planète terre, en raison pour l'un de sa consommation occasionnelle de viande, et pour un des couples un voyage en avion pour rendre visite à la famille tous les 2 ans (de mémoire).  Ce constat était tout simplement affligeant, vu le mode de vie extrêment rudimentaire.  Malgré cela, leur empreinte excédait ce que la Terre pouvait supporter   Cette prise de conscience fut un choc pour les auteurs du livre, et a laissée perplexe, songeuse et découragée la lectrice que je fus...

    PS du 14 mai '13:

    "N'ayant pratiquement jamais possédé de voiture au cours de ma vie, m'approvisionnant rarement en supermarché, essayant autant que possible de manger local, achetant la plupart des choses d'occasion et n'ayant pas pris l'avion depuis 2002, je pensais que mon empreinte [écologique] serait inférieure à la moyenne de celle des citoyens britanniques et que celle de Landmatters serait minuscule en comparaison.  Pour la plupart des Européens, l'idée de vivre comme eux, sous de la toile de bâche, sans machine à laver, ni réfrigérateur, ni eau courante est impensable (même si la génération de mes parents a été élevée sans rien de tout cela).  Cela sent trop le puritanisme écologique ou la vie dans le tiers monde. Pourtant, le calcul de l'empreinte écologique de Landmatters a ontré que même eux dépassaient la limite d'une planète, de 0,3.  L'empreinte moyenne des membres de la communauté représente 46% de celle d'un citoyen britannique, mais si tout le monde vivait sur terre comme Landmatters, il manquerait quand même encor eun tiers de planète!

    En fait, ce qui a fait monter leur moyenne est que l'un d'entre eux mange parfois de la viande biologique.  Or les régimes carnés nécessitent sept fois plus d'espace agricole que les régimes végétariens.  De plus, deux d'entre eux prennent l'avion une fois par an avec leur bébé pour rendre visite à leur famille en Allemagne.  Cependan, même avec ces quelques aberrations, le résultat de l'analyse a été un choc pour moi.  Comment notre société pourra-t-elle cdonc atteindre la soutenabilité si des gens avec des styles de vie aussi simples dépassent quand même la capacité d'accueil de la planète?"  (pp. 79-80)

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  • Commentaires

    1
    Laura Chéripon
    Lundi 13 Mai 2013 à 07:30

    Super article! Merci beaucoup. 

    Pour le lieu innovant: est-ce que dans les toutes les maisons qui sont en train d'être remises à neuf dans votre quartier, il n'est pas envisageable d'en allouer une à ce genre de projet? Cette idée me traverse à l'instant, en plus, S. va travailler avec la coopérative en question non? Bises++

    2
    Lundi 13 Mai 2013 à 13:39

    Héhé, les esprits innovants se rencontrent.  J'ai eu cette idée cette nuit!  A creuser!!

    Merci Laura pour ton commentaire!  Il me met de bonne humeur

    J'ai trouvé un endroit affranchi de l'exigence de rentabilité: la halte-garderie où ira notre princesse!  Son activité ne lui permet pas, en tant que telle, de vivre, mais elle aime cela et la formule qu'elle propose lui convient. 

    Et ce qu'elle propose, c'est un lieu où les enfants peuvent passer quelques heures pour permettre à leurs parents de souffler.  C'est vraiment cette idée d'un lieu de respiration!

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