• 10 mars '15 - Le parentage ludique 3 - Ce que j'en retiens

    Suite de mon compte-rendu de Qui veut bien jouer avec moi? de Lawrence Cohen.   Les épisodes précédents sont ici:

    Épisode 1: réaction et avertissement

    Épisode 2: réservoir - l'enfant qui fait mal - je suis désolé - les exclusions

     

    6.  Laisser l’enfant gagner, un moyen de lui donner confiance en lui

     Voici l’autre grand enseignement du livre de Cohen.  Ce dernier le résume joliment :

     «  Favoriser l’enfant ou le laisser en charge du jeu l’aide à s’enraciner.  L’obliger à se démener de son mieux sans traitement de faveur lui permet de tester ses ailes » (p. 309).

    Pour un enfant, s’enraciner et déployer ses ailes sont nécessaires. 

    Avant Cohen, j’avais bien lu quelque part que certaines personnes préconisaient de laisser leur enfant gagner.  Mais je demeurais sceptique.  Après avoir entendu Filliozat parler de Cohen et après avoir lu le bouquin en question, je suis convaincue de la pertinence de tricher en faveur d’un enfant qui a besoin de remplir son réservoir, qui a besoin de gagner pour se sentir fort-e.

    Il me semble que cette idée est sans doute une des plus difficile à accepter, tellement est ancrée celle qu'il convient d'enseigner à son enfant à perdre, l'idée sous-jacente étant qu'il est pertinent de préparer l'enfant à affronter le monde (pp. 114-115).

    De nombreux parents souscrivent d'une manière ou d'une autre à ce genre de philosophie d'un monde froid et cruel, convaincus de devoir préparer leur enfant aux difficultés de la vie en l'y habituant.  Seulement, si tant de difficultés l'attendent, à quoi bon lui infliger plus encore de déconvenues et d'humiliations que ce qu'il rencontrera de toutes façons?  Ce dont un enfant a besoin, c'est de sécurité intérieure et de confiance en ses capacités; or, il ne les acquerra qu'en étant bien entouré et comblé d'amour.   S'il n'est pas bon de lui épargner la moindre contrariété, il est inutile, à l'inverse, de l'endurcir: la méthode n'a pas fourni ses preuves, à en juger par l'agressivité des jeunes gens auxquels on a seriné qu'il ne fallait rien attendre de bon de ce monde cruel.  Ceux qui ont intégré le message se montrent justement les plus enclins à la violence.  Je me rappelle encore la première fois que j'ai lu, sur un casque militaire, pendant la guerre du Vietnam: ''Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens".  [...] 

    Certains parents pèchent par excès inverse en protégeant leur petit ange à outrance, en lui évitant le moindre revers.  Loin de le préparer à la vie, ils font de lui un adulte craintif et timoré (p.  115)

    En bref:

    Imposer des règles à l'un des ses parents ou l'écraser à plates coutures au basket comble le besoin d'attachement d'un petit; ce qui lui donne le courage de se mesurer par la suite à ses pairs, que la partie soit égale ou non. (p.  116)  

     

    7. Encourager son enfant à exprimer ses émotions

    " La plupart d'entre nous dépensent une énergie mentale considérable à contenir leurs émotions et  inciter leurs enfants à en faire autant." (p. 329)

    Or, taire les émotions ne les empêche pas de naître, et surtout, "elles ont une irrésistible tendance à s'exprimer en dépit de nos tentatives de les brider" (p. 329).  Elles s'exprimeront d'une manière ou d'une autre.  A force de les nier, elles risquent fort bien d'exploser dans un moment inopportun et de manière inappropriée, ou de consumer la personne de l'intérieur...

    Lorsque l'on voit un-e enfant exprimer sa souffrance, on a l'impression qu'elle/il incarne la souffrance.  Son expression nous paraît exagérée.  Elle l'est, pour nous, qui avons appris à contenir notre émotion, à l'exprimer selon les codes de la vie en société.  L'enfant n'a pas encore intégré l'inhibition que nous, adultes, connaissons.  Avec le temps, l'enfant acquiert la parole pour s'exprimer, mais avant celle-ci, les pleurs sont son outil d'expression privilégié pour manifester une contrariété, une colère, une frustration, etc. [1] L'empêcher de pleurer revient à lui interdire, non pas d'être contrarié-e, d'être frustré-e, d'être en colère (car l'émotion naît indépendamment de lui/de nous), mais de reconnaître sa frustration, sa colère, sa contrariété et de l'exprimer. 

    Bref, "Empêcher un enfant de pleurer revient à lui ordonner à se taire.  Bien sûr, s'il pleure parce qu'il a soif ou sommeil, il n'y a aucune raison de ne pas lui donner à boire ou de le coucher.  Ses larmes se tariront d'elles-mêmes, parce qu'il sera satisfait.  L'enfant pleure toutefois souvent pour évacuer les frustrations et les tensions que lui causent la quantité d'expériences nouvelles auxquelles il se livre chaque jour" (pp. 349-350). 

    Pour l'adulte, les pleurs des enfants sont très confrontants car ils sont l'expression d'émotions. Pour peu que l'adulte s'efforce à contenir ses émotions, ou certaines d'entre elles, les voir s'exprimer de manière si spontanée et libre chez un enfant déstabilise et met dans une position très inconfortable.  

    " Il n'est pas surprenant que les jeunes enfants maltraités le soient précisément quand ils pleurent.  Les hommes qui battaient leur femme et leurs enfants [... ] disaient ne pas supporter qu'un enfant ou une enfant n'arrête pas de pleurer: cela les mettait hors d'eux.  [...]  Même dans les foyers qui échappent à la violence, les pleurs des enfants, d'une force terrible, ont le don de stopper net les parents dans leur élan.  Beaucoup sont prêts à tout pour que les larmes cessent: céder, menacer, supplier, punir, envoyer l'enfant promener, consentir à ses demandes déraisonnable, etc. Les émotions que nous acceptons et laissons s'exprimer s'avèrent toutefois moins perturbantes à long terme".  (pp.  330-331).

    Lorsqu'un enfant pleure, beaucoup d'entre nous faisons tout pour que les pleurs cessent.  Or, si les pleurs ne sont pas l'expression d'un besoin physique (manger, froid, être changé-e, etc.), ils peuvent aussi traduire la manifestation d'une émotion (voy. Aletha Solter).   Cela peut être excessivement pénible et difficile pour un-e adulte de laisser son enfant exprimer une émotion par les pleurs ; certain-es sont prêt-es à tout pour faire cesser cette expression.  Certain-es enfants l'ont bien compris.  Il y en a qui réclament une friandise afin de passer un moment difficile.  Le sucre aide à taire ses émotions et s'avère une compensation très pratique dont peuvent abuser enfant et parent incapables d'entendre les émotions (p. 335). 

    " Si le rire est le moteur du jeu, les larmes sont l'huile qui en graisse les rouages.  Un jour qu'elle jouait avec ses cousins, Ruth, quatre ans, se fit mal à la main.  Je la pris dans mes bras tandis qu'elle pleurait à chaudes larmes. Un rapide examen m'assura qu'elle ne nécessitait pas de sons médicaux; rien que de réconfort.  Au bout de quelques minutes, Ruth se calma, me raconta ce qui lui était arrivé et se remit aussitôt à pleurer.  A l'issue d'un petit temps de larmes supplémentaires, elle s'accrochait à moi, alors que ses cousins retournaient jouer.  Ceux-ci l'avaient attentivement observée, impressionnés, selon moi, par la force de ses poumons et le fait que je la laisse pleurer sans tenter de la distraire ou de recourir aux habituelles promesses ou menaces. 

    Au bout d'un moment, Ruth me tourna le dos et fit mine de vouloir s'en aller.  Je la retins gentiment et lui rappelai: "Tu as eu très mal".  Elle pleura quelques minutes encore et me raconta une fois de plus ce qui lui était arrivé.  Elle posa ensuite un regard franc et radieux sur moi, sur ses cousins, de nouveau sur moi et se mit à rire: "Tout d'un coup, c'est redevenu amusant", commenta-t-elle avant de retourner jouer.  Je sais que beaucoup, à ma place, auraient libérer Ruth après la première crise de larmes, en la supposant consolée.  Je la reins un peu plus, le temps qu'elle guérisse de ses émotions, au lieu de la pousser à passer outre.  Quelques sanglots encore lui permirent de surmonter son traumatisme pour de bon."  (p. 332-333)

    "Dès qu'ils éclatent en sanglots, on leur dit de se taire.  Ils n'en finissent donc jamais de lâcher ce qu'ils ont sur le coeur; ce qui explique qu'ils recommencent tout le temps.  Leurs parents ou leurs camarades les trouvent geignards.  Eux ont l'impression de ne jamais pouvoir pleurer tout leur saoûl.  Avez-vous déjà tenté de discuter avec quelqu'un qui vous interrompt sans cesse?  Soit vous renoncez, soit vous multipliez en vain les tentatives de prendre la parole" (p. 353)

    Pour interroger notre ré-action face à des pleurs, Lawrence Cohen propose de nous interroger:

    "Vous laissait-on pleurer seul sur votre oreiller?  Vous l'interdisait-on?  Avez eu la chance qu'un ami, un parent ou une nourrice vous offre une épaule sur laquelle vous appuyer" (p. 351)

    Ces questions me paraissent fondamentales! 

     

    8.  L'enfant qui nous réclame mais qui nous ignore quand nous nous occupons enfin d'elle/de lui

    Il peut être déroutant pour un-e adulte de voir un-e enfant nous ignorer au moment même où il-elle concède enfin de jouer avec lui/elle. Or, c'est sans doute sa façon à elle/lui de rejouer la scène en inversant les rôles.  A lui/elle de vous ignorer, vous l'adulte, comme lorsque vous n'étiez pas disponible et à vous de réclamer son attention.  La tentation est alors grande de laisser l'enfant bouder et de retourner à vos activités.  Lawrence Cohen vous invite au contraire à persister à vouloir établir le contact. (p. 274)

     

    8. L'humilité de l'adulte qui reconnaît s'être trompé-e et le "non qui contient" (le non holding)

    Lawrence Cohen dénonce les parents rigides, d'une sévérité stricte.  Pour lui, une crise de rage permet au parent de réfléchir davantage à la décision qu'il/elle a prise et qui conduit son enfant à une telle crise.  

    "Les crises de rage nous amènent parfois à prendre conscience que nous n'avions pas de raison valable de dire non.  Malgré tout, coincés, nous ne voulons pas céder.   Pourtant, si notre non ne se justifie pas, mieux vaut être prêt à changer d'avis.  Un enfant est capable de distinguer entre céder aux cris et revenir sur sa position à l'issue d'une réflexion.  Ne jamais reconsidérer ses décisions n'est pas une preuve de constance, mais un refus d'envisager d'autres points de vue ou la possibilité de se tromper.  Nous ne voudrions certainement pas que nos enfants prennent modèle sur un tel entêtement" (p. 340)

    Certaines personnes, trop fières, refusent d'accepter de montrer qu'elles se sont trompées.  Elles ne sont pas capables, seules, de revenir sur leur décision, alors qu'elles peuvent convenir que celle-ci est inadéquate.  Dans de telle situation, la discordance éducative est alors primordiale (j'en parle dans mon compte-rendu Il est permis d'obéir, une petite relecture peut être utile).  Et ce, jusqu'à ce que l'intéressée puisse par elle-même réfuter sa décision initiale.  

    Nuançons toutefois. 

    " Donner quelque chose à l'enfant en respectant ses choix n'est pas non plus le gâter.  [...]  donner par crainte de la réaction de l'enfant ou par culpabilité conduira sur la voie d'un laxisme défavorable.  On gâte excessivement un enfant quand on lui cède en sachant qu'il vaudrait mieux ne pas lui donner. Peut-être parce que nous ne supportons pas de le voir triste ou en colère ou frustré ou que nous refusons d'admettre qu'il puisse se sentir aussi mal.  A moins que nous ne voulions plus l'entendre se plaindre.  Quoi qu'il en soit, dans ces cas-là, nous ne donnons pas: nous cédons" (p. 387). 

    En même temps, Lawrence Cohen admet sans peine qu'il est des moments où "il est nécessaire de dire non" et de rester sur le "non", car "un non ferme peut l'aider à se libérer des émotions refoulées qui le retiennent d'apprécier ce qu'il a" (p 280).

    En un sens, dire non revient à contenir l'enfant comme dans le holding, à lui fournir une digue contre laquelle il déversera ses trop-pleins de craintes, de colère et de frustration.  Il se peut que, face à un "non", il pique une crise de fureur, fonde en larmes ou explose de rage.  Il ne se comporte pas forcément en enfant gâté mais il "joue", même si ce n'est pas le genre de plaisir que nous associons généralement au terme de jeu.  Il saisit un prétexte anodin pour exploser parce qu'il ne dispose pas des mots ni de la maturité nécessaire pour exprimer simplement ce qu'il ressent.  La condescendance n'est pas de mise: la plupart des adultes en font autant.  Songez à votre dernière dispute avec votre conjoint ou un ami.  Ne lui auriez-vous pas cherché querelle à propos d'une broutille, faute de parvenir à vous exprimer sincèrement? (p. 280) 

    Ce besoin de holding (d'un non ferme) est approprié lorsque l'enfant, après avoir obtenu ce qu'il réclamait, demande autre chose et ainsi de suite.  C'est également le cas quand il persiste à se mettre en danger ou à s'adonner à une activité destructrice ou nocive.  

    "Tous les enfants ont besoin d'entendre des "non" prononcés d'une voix douce et aimante; pas rageuse" édictés uniquement sous la colère.  (p. 389)

    En résumé

    Les extrêmes se rejoignent et pour stopper les larmes et les rages, parents laxistes ou autoritaires auront des attitudes étonnamment proches.  Des parents implacables puniront durement l'enfant qui pleure ou tempête, parce qu'ils ne supportent pas ses cris.  De l'autre côté du spectre, des parents laxistes lui céderont pour la même raison.  Eux non plus ne supportent pas les crises, sauf qu'au lieu de punir, ils se mettent en quatre pour éviter la moindre contrariété.  Ils ouvrent ainsi la porte au chantage émotionnel en incitant leur progéniture à les manipuler et à se comporter en enfants gâtés (p. 388)

    Dans le prochain volet, je rapporterai ce que pense Lawrence Cohen des jouets, des parents dont le réservoir est vide et de son approche ludique pour un-e enfant souffrant de la séparation d'avec sa maman.

     


     

     

    [1]  "Quand l'enfant voit une instance supérieure entraver sa volonté, il n'a pas forcément d'autres choix que d'exploser.  Que pourrait-il faire d'autre?  Il ne maîtrise pas assez le langage pour défendre sa cause.  Il n'a pratiquement pas accès aux ressources de la famille: il ne peut donc pas menacer de garder pour lui une allocation ou de s'emparer des clés de la voiture [...] La rage d'un tout-petit qui se jette par terre en mêlant des sanglots à fendre l'âme à des cris de colère lui permet d'exprimer avec une formidable éloquence, certes rarement appréciée, ce qu'il ressent au fond de lui".  Alicia Lieberman, La vie émotionnelle des tout-petits, Paris, Odile Jacob, 1997 citée par L. Cohen, pp. 338-339.

     

     

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