• 22 novembre '15 - Journal d'un désir d'enfant 8 - Accoucher sans donner la vie

    Accoucher sans donner la vie

    Récit qui s’adresse surtout à
    celles qui ont vécu
    ou qui sont en train de vivre un tel événement…
    je livre des détails volontairement.

    Les enfants sont chez ma belle-mère depuis dimanche jusque mercredi.  Ce sont les vacances de Toussaint. Il est hors de question de leur apprendre la nouvelle par téléphone.  Il est hors de question de ne pas être à leur côté quand il et elle sauront.  Alors, nous faisons un truc que nous ne faisons jamais : nous mentons.  Nous mentons à ma belle-mère et nous mentons à nos enfants.  Nous disons que la consultation a été reportée. Il et elle reviennent le mercredi.  Je souhaite que nos enfants soient les 1ers à être informé-es dans la famille.

    Le soir même de ma consultation avec ma généraliste-acupunctrice, soit le lendemain de l’échographie, le facteur psychologique fait sa part.  Je commence à saigner. 

    La veille, ma sf, m’avait dit que si je saignais en continu, je devais aller à l’hôpital.  Elle m’avertit que le risque d’hémorragie augmente à l’approche de la fin du 1er trimestre.  J’y suis presque.  De son côté, ma doctoresse m’a expliqué qu’au contraire, ce serait normal de saigner en continu, comme des règles…

    Bon, voilà.  Je sais que les règles, ce ne sont pas des saignements en continu.  Ca vient par moment.  Mais quand même le sang a l’air continu.

    Je prends un bain et là, je constate qu’effectivement, le sang ne coule pas en continu mais épisodiquement.  Le sang coule régulièrement mais pas en continu.  Comme des règles en fait. 

    Le sang, m’avait prévenue ma généraliste, va d’abord venir en petite quantité, puis en grosse quantité avec des caillots de sang, puis le flot va s’atténuer.  Cela devrait durer 2-3 jours.  « Et vous ne verrez sans doute pas le bébé car il sera entouré de sang.  C’est comme des règles.  Ce sont des règles.  Avec des douleurs de règles. »

    De son côté, ma sf a plutôt comparé la fc à un mini-accouchement avec des douleurs dues à des contractions pour expulser le bébé et le placenta.

    Depuis la sortie de chez le radiologue, j’ai effectivement mal au bide.  Et à y regarder de plus près, oui, cela ressemble de plus en plus mes douleurs de règles.

    Donc, depuis lundi, j’ai par moment une douleur légère, parfois plus accentuée, au ventre.  Je ne m’inquiète pas. 

    Le sang se fait plus abondant au fur et à mesure des journées qui défilent.  J’envoie mon homme à la pharmacie acheter des serviettes (pour éviter les files en grandes surfaces) ; il revient avec des serviettes professionnelles pour l’incontinence du 3ème âge.  C’est parfait !  C’est qu’à la maison, excepté ma coupe menstruelle et des serviettes lavables, je suis démunie. A ma sœur qui m’avait demandé si j’avais des serviettes, j’avais répondu que ce n’était pas nécessaire, ma sf ayant dit qu’il ne fallait pas que cela coule en continu.  Depuis cette réponse, j’avais vu mon médecin et révisé mon opinion.

    Mercredi, nous reprenons les enfants de chez leur grand-mère paternelle mais ne leur disons rien. Elle et il passent l’après-midi chez mes parents ; ce qui vaut cette observation de Fiston : « aujourd’hui, on a été chez mes deux mamys-papys, mamy et papy de papa et mamy et papy de maman ».  Pensée pour le papy biologique qui vaque à des aventures dans un pays lointain. 

    Le soir, lorsque nous arrivons chez mes parents pour le diner, nous les invitons à monter dans une des chambres à l’étage.  Mes enfants m’interrogent : « qu’est-ce qui se passe ?  Que veux-tu nous dire ?  Cela concerne le bébé ? »  Puis mon fils déclare, d’un ton assuré : « moi, je sais ce que tu vas nous dire, maman.  Tu vas nous dire si c’est un garçon ou une fille ! »  « C’est ça, maman ?  Tu vas nous dire si c’est un garçon ou une fille ? »

    Nous / moi: les enfants, vous vous rappelez de ce que j’ai dit, que c’était mieux de garder le secret, que beaucoup de bébés partent quand ils sont tout petits dans le ventre de leur maman ?  Eh bien, on a appris que notre bébé était mort.

    Mon homme m’avait prévenu que nous serions surpris-es par les réactions de nos enfants.  Notre fille n’a manifesté aucune surprise, aucune tristesse non plus.  Elle a tout de suite détourné l’attention.  Elle a vu un transat et a demandé : « le bébé va aller là-dedans ? »

    Mon homme : « non, le bébé de maintenant ne va pas aller dans le transat mais oui, bientôt, il y aura un bébé qui ira dans ce transat ».

    Fiston a exprimé de la tristesse mais aussi de la colère et le refus de la nouvelle.

    Lui : Mais, comment vous le savez ? 

    Nous : On a vu le médecin lundi et on a fait l’échographie, tu sais, cette sorte de photo, et le médecin a vu que le bébé était mort.

    Lui : Mais comment vous avez vu le médecin ?  Il avait reporté la consultation parce qu’il était malade.

    Nous : Non, en fait, il n’avait pas reporté la consultation, on a dit ça à mamy parce qu’on ne voulait pas vous annoncer la nouvelle par téléphone.

    Lui : Non !

    Moi : Tu aurais voulu qu’on te dise la vérité par téléphone, quand tu étais chez mamy ?

    Lui : Non !  Je veux que le bébé ne soit pas mort.

    Nous : Ce n’est pas possible mais on va réessayer.

    Lui : alors, vous réessayez ce soir, maintenant !  Je veux qu’il y ait un nouveau bébé maintenant !

    Moi : Ce n’est pas possible chéri, il faut d’abord que ce bébé sorte. Il n’est pas encore sorti.

    Ce fut un moment difficile.  Avec une petite fille insouciante, qui se sentait peu concernée et un grand garçon inquiet et fâché et triste et en même temps, pas très sûr de ce qu’il devait ressentir (devait dans le sens de ce qui lui semblait approprié; la tristesse lui semblait l'émotion la plus appropriée et donc, il l'a exprimée; mais était-ce parce qu'il la ressentais réellement?) et de ce qu’il ressentait vraiment.

    Quant à ma fille, je fus surprise de sa désinvolture car ce fut elle qui semblait la plus marquée et la plus fière de la naissance du futur bébé.  J'ai même douté de sa compréhension. Mais le lendemain, elle a constaté à table qu'il y avait 4 assiettes car a-t-elle dit: "on est quatre maintenant; comme avant".  Elle faisait référence aux dernières semaines où elle et son frère considéraient que la famille comptait 5 membres.  Je n'ai pas entendu ma fille directement car j'étais au lit à ce moment-là.  Ce sont des propos rapportés par mon homme.

    A vrai dire, jeudi, je le passe majoritairement dans mon canapé, les yeux hagards, à regarder dans le vide, le cerveau éteint.  Vendredi, je comprends pourquoi mon médecin m’a conseillé de beaucoup marcher.  En fait, la position debout permet une meilleure évacuation.  Du moins, dans mon cas, j’ai l’impression que les saignements stagnent quand je suis assise, et surtout couchée. Je renoue donc avec une activité délaissée depuis des années : le repassage.  J’avais ce projet depuis des mois, de me remettre au repassage, ma fc m’a amenée à concrétiser ce projet.  Je sonne aussi à une copine dont je sais qu’elle a fait une fc.  Elle me donne sa version de la fc.  Lui parler me rassure, elle m’invite vraiment à tout faire pour éviter l’hôpital.  Cet échange avec une femme ayant vécu la même chose que moi me réconforte. J’ose enfin lire un témoignage d’une fc (récit de Panda VG)

    Vendredi soir, nous sommes tous les 4 à la maison, ma fille écroulée de fatigue au lit, et nous 3 au salon.  Je suis en train de dessiner assise sur le pupitre à côté de mon garçon.  C’est un moment calme, serein et joyeux.  Mon fils est content que je lui consacre enfin du temps, que je sois à ses côtés tout simplement.  Depuis la nouvelle de la perte de notre bébé, il me réclame souvent et manifeste très puissamment son attachement à mon égard.  Je dessine. Il dessine.  A un moment, je sens un caillot de sang important.  Je suis curieuse mais le moment est magique, je veux en profiter au maximum et être à côté de mon garçon.  Mon homme est dans le canapé à lire tranquillement…

    Puis, nous entamons à 3 une partie du jeu Hôtel (version allemande trouvée en brocante achetée à 3 sous).  Les garçons adorent.  Fiston apprend à calculer mine de rien, et se familiarise avec les centaines et les milliers.  En jouant.  Je me prête au jeu.  Mon fils ratatine son père puis à mon tour d’être complètement spoliée par fiston.  Celui-ci jubile de bonheur.  De nous avoir tous les 2 rien que pour lui.  Que nous jouions avec lui.  Et qu’il soit le grand vainqueur. Il est heureux !  Il irradie de bonheur  Et c’est tellement gai de le voir ainsi.

    C’est après ce moment festif que je découvre le petit être et son enveloppe.  Je le distingue très clairement.  Il est blanc.  Le reste est rouge.  Ce n’est pas du sang.  Je suis émue.  Je suis toute déboussolée. Il est là !  Il est donc là, ce petit être que je désirais tant et qui a décidé de s’éteindre avant de me rencontrer, avant de nous rencontrer.  Je ne sais pas quoi faire de lui.  Il est là, dans le petit papier sur la machine à laver. Je demande à mon homme s’il est possible de l’enterrer dans le jardin.  « Oui, bien sûr ». Un peu plus tard, quand les enfants sont enfin au lit et que nous sommes nous-mêmes couché-es, nous discutons.  Le lendemain, j’ai une mini-formation « qui [me] fera du bien pour [me] changer les idées ».  Mon chéri sera seul avec les 2 zigotos. Il ira aux Pépinières de Boitsfort à quelques mètres de la maison, choisira un myrtillier et nous le planterons sur le petit bébé. 

    Le lendemain, soit le samedi  7 novembre, les enfants s’appliquent et dessinent des hommages pour notre bébé.  Je me rends à ma mini-formation.  Et quand je rentre, mon homme me tend 3 feuilles de notre lilas pour envelopper ce petit être. 

    Ce petit bébé repose dans 3 petites feuilles de lilas de notre jardin ficelées avec de la laine des moutons du Chant des Cailles.  Il est accompagné de compost fait maison par mon grand chéri.  Le bébé nourrit un myrtillier que ce dernier a choisi et est orné par une croix construite par mon grand et des dessins de celui-ci, ainsi qu'une lettre que ce dernier adresse à son petit frère ou sa petite sœur.  Le myrtillier a été arrosé par ma fille. Un vrai travail familial.  

    22 novembre '15 - Journal d'un désir d'enfant 8 - Accoucher sans donner la vie

     

    Ce bébé était désiré de longue date; en cela, peu importe les termes médicaux qui aiment objectiver les choses (embryon, foetus, oeuf blanc, etc.), ce bébé était notre bébé et il fut choyé jusqu'au bout.

     

    La petite cérémonie s'est faite dans la légèreté qui caractérise si bien ma fille et dans la solennité propre à notre fils.  Le petit voisin, qui appelait les enfants s'est vu répondre en chœur par les enfants, criant du coup pour tout le voisinage: "on est occupé.  On n'a pas le temps. On enterre le bébé".  Pour la discrétion et le recueillement, les enfants ne sont pas ce qu'il y a de plus fiables.  En revanche, pour nous rappeler que la vie est là, qu'elle demande notre présence au quotidien et que les joies ne demandent qu'à être cueillies, on peut compter sur nos enfants.

    22 novembre '15 - Journal d'un désir d'enfant 8 - Accoucher sans donner la vie

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    22 novembre '15 - Journal d'un désir d'enfant 8 - Accoucher sans donner la vie

     Lettre de fiston au son frère ou sa soeur (orthographe phonétique de son cru):
    [d'abord l'alphabet] Cher bébé, j'espère que tu t'amuses bien avec le bébé de Maira
     

    La vie a ensuite repris son cours.  Je suis retournée au travail, les enfants à l’école ; et mon homme a ensuite repris également le chemin du travail après un congé maladie suite à un traitement à la cortisone et aux antibiotiques.

     

    M., et Josiane Laurent disent que nous pouvons réessayer quand nous le désirons.  Ma généraliste a conseillé d’attendre un cycle, le radiologue qui a fait l’échographie disait 2 mois…La médecine est loin d’être une science exacte, n’est-ce pas ?  Chaque personne, chaque couple, chaque famille sa sensibilité…

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    dessin spontané de fiston du 20 novembre 2015

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