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Lorsqu'ils m'ont conçue, mes parents ne nourrissaient aucun projet de famille. Au fin fond de leur camp de rééducation, leur issue n'apparaissait guère réjouissante. Pourquoi enfanter dans ces conditions? Ma mère a pourtant écouté cet appel de la vie. Mon père n'a pas compris. Quelle folie l'avait donc emportée, pour procréer dans leurs conditions de vie: la liberté leur était confisquée, leur famine calculée, leurs pensées contrôlées? Quelle inconscience gouvernait donc sa femme de vouloir un enfant lorsque le monde qui l'accueillera baigne dans une telle terreur, où leur vie, à chacun, ne vaut guère plus que celle de main-d’œuvre gratuite?
C'est donc peu que d'affirmer que ma venue dans le ventre de ma mère relevait déjà d'une surprise, proche d'un premier petit miracle. Ma survie dans celui-ci en constitue certainement un deuxième. Ma mère, souffrant de malaria, avait perdu tout appétit, s'affaiblissait de jour en jour. Son état de santé se dépréciait tant et si bien que la question du choix s'est assez vite imposée. Sauver la mère ou l'enfant? La réponse de mon père fut logique. Pour ce faire, il fallait, dans un premier temps, revigorer ma mère. Cette dernière était donc prise dans une dialectique de vie/mort: soit empirer son état et mourir, soit aller mieux et (faire) tuer son bébé...
Ma mère n'alla pas mieux. Au bout de 6 mois de grossesse, l'état de ma mère n'a cessé de se décliner. L'avortement n'est plus envisageable, vu son état de faiblesse. Le pseudo-personnel soignant renonça à "me "trouer mon petit cerveau". Il ne restait guère d'alternative pour sauver ma mère que de la laisser mener à terme sa grossesse. Ma mère bénéficia d'un petit régime de faveur - elle pouvait manger des légumes et quelques morceaux de poisson - que les Khmers rouges lui accordèrent, sans doute pris de pitié pour cette jeune femme rongée par la maladie et par un fœtus qui s'accrochait en dépit de tout. La jeune femme responsable des aspects médicaux, me qualifiera de "bébé très têtu", ajoutant que "normalement, avec les comprimés de quinine et les antibiotiques, il [le bébé, càd moi] devrait être mort et expulsé depuis longtemps. Mais il résiste bien. Puisque c'est ainsi, à partir d'aujourd'hui ([au terme du 6ème mois], je vous donne des fortifiants. Je n'envisage plus de vous le faire perdre."*
Après cet épisode, "boostée" par des sirops pour enfants périmés depuis longtemps, fortifiant en fer pour enfants des pays occidentaux, ma mère traversa un 8ème et 9ème mois de grossesse en meilleur état...
Vint le moment de sortir de ce cocon moyennement douillet...
Que croyez-vous? Que j'aie désiré sortir?
Le 5 juillet, ma mère perd les eaux. Je vivrai 2 jours dans une poche fissurée. Je suis bloquée. Le 6 juillet, le col de ma mère est ouvert. Mon père aperçoit le sommet de mon crâne. Je reste prisonnière de ce corps. La césarienne s'impose. Pour tenter de sauver ma mère. Non pour me sauver. Plus personne ne croit que je puisse naître vivante, et si, par miracle, je l'étais, je ne serais pas normale. J'ai eu l'occasion de brosser brièvement le tableau ici (je me trompe quand j'y écris que ma mère perd les eaux le 6 juillet).
Il faut croire que l'Univers, que Dieu, que mon Karma ou que la chance fut de mon côté. Non seulement je suis née, mais en plus avec tous les organes à la bonne place. Même le cerveau. ![]()
La suite fut une gageure. La famine sévit. Que ma mère ait eu assez de lait pour me nourrir relève d'un autre miracle (d'où ma persistance à contester qu'en Belgique, où la faim ne sévit pas, une femme puisse manquer de lait, puisque ma mère qui manquait de tout a quand même réussi à produire du lait dans des conditions extrêmes). Nombre de nourrissons né-e-s sous les Khmers rouges subiront les conséquences de la famine imposée à leur mère, dans les camps, ainsi que lors de la fuite des bombes.
D'ailleurs, en parlant de bombes, notre fuite au milieu de ceux-ci relève également d'un miracle, tellement miraculeux que certaines personnes n'hésitent pas trouver suspicieux la survie des survivants. Ce phénomène de "sûrement coupables parce qu'encore en vie", est connu. J'en parlais ici.
J'avais 6 mois quand le Cambodge tombe sous l'occupation vietnamienne, quelques mois de plus quand mes parents décideront de fuir vers la Thaïlande, entre les mines, les bombes et rongés par la famine (voy. cet article de Msf qui parle des réfugiés cambodgiens)...
En moins d'un an, j'ai côtoyé quotidiennement la peur, l'angoisse, la terreur, la mort, la souffrance, l'horreur des massacres dévoilés à demi-mot, les tortures...J'ai connu la fuite dans les bois, la peur du tigre, la peur des bombes, la peur des mines, la souffrance de la faim, la souffrance de la fuite...
Vivre signifiait combattre la mort physique.
Mon arrivée en Belgique n'a pas pour autant signé la fin du combat. Il m'a fallu prouver que j'étais en droit de vivre. D'abord, en m'accrochant à ce statut de réfugiée politique, et non économique. Ce n'est que récemment que j'admets la notion de réfugié économique. Pendant longtemps, à mes yeux, fuir pour des raisons politiques impliquait le droit de fuir et donc de vivre, droit dénié à celui ou celle qui meurt économiquement.
Il m'a fallu prouver que je n'étais pas une parasite venue profiter du système belge. "M'intégrer". Oublier ma langue pour vite la remplacer par le français. Me fondre dans la masse de têtes blondes...
Dans mon enfance dans les quartiers riches, snobs et racistes, vivre signifiait combattre la mort mentale de mon identité: réfugiée cambodgienne, celle qui doit "s'intégrer" car elle est venue demander asile aux riches Belges qui n'ont rien demandé. Il s'agissait de prouver que je ne volais rien à personne, que je ne profitais pas du système, que j'étais capable comme mes camarades de classe de réussir des études. Parce que seules mes études m'offraient la perspective de ne plus devoir compter le moindre sou, comme le firent mes parents, arrivés en Belgique à plus de trente ans, sans le moindre centime, sans bagage autre que leur fille.
Boris Cyrulnick explique dans une conférence comme l'après-guerre fut plus douloureux pour lui que la guerre en tant que telle**.
Ces mots ont trouvé écho en moi. Je n'ai pas de souvenir conscient de ma toute petite enfance, excepté quelques bribes par ci, par là. Je suis convaincue que la souffrance de ce vécu est prégnante en moi, certes.
Par contre, je possède des souvenirs très ancrés et traumatisants de mes années d'enfance comme Cambodgienne déracinée dans un monde occidental, singulièrement à l'école, tant maternelle, primaire que l'école secondaire, où j'ai du me plier, dans le sens de : me courber, m'astreindre, me tordre à un système visant à me rentrer dans un moule trop étriqué, trop formaté pour moi.
Pour certaines personnes, la réussite scolaire est une banalité. Pour moi, ce fut un combat, une conquête. Une réelle lutte pour mon intégrité mentale ("faire avec"/ jouer le jeu de / accepter (?) la logique scolaire et la logique occidentale sans décimer la mienne).
De plus, accéder à scolarité parmi des enfants de notables (fils d'avocat, notaire, juge, médecin, rentier, etc.) quand on est fille d'ouvrier et ouvrière, fille de l'homme de ménage de l'école (mon père s'est en effet plié à cette condition afin de nourrir sa famille, lui qui fut persécuté et enfermé sous les Khmers rouges sous prétexte d'être un "intellectuel de l'étranger" - autre paradoxe qui mériterait une réflexion en soi), c'est lutter contre une certaine malédiction comme l'énonce Boris Cyrulnik, c'est s'attaquer à un a priori. Frayer dans un monde de bourgeois et de nobles où il est normal de posséder une villa avec piscine alors qu'à la maison, on partage sa chambre de 16m2 avec sa soeur, c'est la confrontation de deux réalités différentes. Dans mon ressenti, cette confrontation n'est pas moins violente que les trois premières années de ma vie.
Pour moi, "la vie est un combat" était une vérité que je vivais au quotidien.
Jusqu'à 24-25 ans, je pensais que c'était le cas pour tout le monde. Quand j'ai découvert à 25 ans qu'il était possible d'appréhender sa vie autrement, ce fut une révélation! Certaines personnes vivent leur vie sans l'assimiler à une perpétuelle lutte. Il est donc possible de vivre autrement que dans la défense, l'attaque, l'opposition, la résistance, la révolte, la compétition, la concurrence...Comment est-ce possible? Vite, essayer.
Depuis cette découverte, je m'attache à contester toute insinuation laissant penser que la vie est un combat. Lorsqu'une connaissance me compara à une Amazone ayant une énergie de guerrière, j'en fus toute retournée. Lorsqu'elle répétera cette comparaison quelques années plus tard, j'en fus encore remuée. Certes, dans l'imaginaire collectif, c'est plutôt un compliment. Chez moi, cela n'a pas du tout résonné comme tel.
Parce que, depuis 10 ans maintenant, je m'applique à réfuter l'idée que la vie n'est pas un combat. Et je m'y applique avec toute l'énergie, l'ardeur, la détermination, je dirais même la rage, d'une...guerrière... Joli paradoxe que voici.
Parce que le combat, c'est bien beau, mais, c'est extrêmement éreintant. Parce que la vie peut certes être parsemée d'obstacles, d'adversités, de défis, même et surtout de révoltes à soulever...mais elle ne peut être résumée à une lutte. Parce que sinon, pourquoi lutter? Pour un monde plus juste? Et après? A quoi cela sert d'avoir un monde plus juste composé de combattant-e-s constamment prêt-e-s à bondir, attaquer, défendre?
Alors, il peut être facile de prodiguer des conseils de l'ordre: accueille ton énergie guerrière... Oui, je me suis dit que ma colère, par exemple, n'était pas une énergie néfaste en soi, qu'elle était source d'énergie utile pour des causes qui me tiennent à cœur.
Mais, lasse, la guerrière, elle aspire aussi à être capable de baisser les armes et d'adoucir son armure. Celles-ci lui ont été utiles. Le lui sont-elles encore aujourd'hui? Certain-e-s répondront par la négative. Moi, je peine à en être convaincue dans mes tripes.
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*Extrait du livre de mon père, J'ai cru aux Khmers rouges. Un long chapitre est consacré à ma naissance: "Tu enfanteras dans la douleur".
** Conférence de Boris Cyrulnick : Sauve-toi, la vie t'appelle
(à la minute 46) "La fin de guerre n'a pas été la fin des problèmes. Et même je pense que paradoxalement, j'ai moins souffert pendant la guerre qu'après la guerre. Parce que pendant la guerre, mon monde était clair. Il y avait les méchants et les gentils. [...] J'étais fier d'avoir échappé à l'armée allemande, fier d'avoir sonné les cloches pour rendre, pour sonner la victoire de la reddition de l'armée allemande. Et je ne me sentais pas du tout diminué. Et pas du tout enfant moins. Alors que je me suis senti enfant moins plus tard à l'assistance publique quand j'ai, pendant quelques années, j'ai pas pu...j'ai fait une quinzaine d'institutions pendant les années qui ont suivi la guerre parce que c'était la guerre, rien n'était encore organisé, parce que je n'avais presque plus de famille, parce que presque tout le monde avait disparu pendant la guerre, parce que tout était compliqué. Et là, je me suis senti enfant moins. Les autres ont une famille, moi j'en ai pas. Les autres ont une maman, moi j'en ai pas. Les autres ont été à l'école, moi je n'y suis pas allé. Et là, je me suis senti enfant moins. Et je pense que psychologiquement, j'ai plus souffert de l'après-guerre que de la guerre. Ce qui n'est pas logique mais ça s'est passé comme ça dans un esprit d'enfant.
[...]
Quand j'étais enfant, j'avais un compte à régler avec mon enfance. C'est-à-dire que quand j'ai voulu faire des études, je n'ai pas touché de bourse. Tout le monde me disait mais regarde d'où tu viens. Ce que tu peux faire, c'est être garçon de ferme ou marchand forain. [...] Quand j'ai dit que je voulais faire des études - probablement pour des raisons névrotiques, parce que ce n'était pas équilibré de vouloir faire des études dans les conditions où j'étais, c'était excessif. Si j'avais été équilibré, j'aurais choisi...Si j'avais eu une famille, j'aurais été ébéniste comme mon père. Si j'avais été équilibré, j'aurais choisi un métier adapté aux circonstances sociales où j'étais. Follement pauvres. C'est-à-dire que...Je ne me sentais pas pauvre, mais quand je repense ou quand j'avais des patients qui me racontaient leur pauvreté, je me disais: "mais bon sang, j'étais encore plus pauvre que ça". Mais je ne m'en rendais pas compte parce que j'avais une compensation, une illusion de rêve qui était coupé de la réalité. [...] En plus de cela, j'avais un courage morbide.
[...]
Il y avait un stéréotype culturel qui empêchait les enfants blessés par la guerre, par les drames de la vie, etc. qui les empêchait de s'en sortir. [...] J'avais la rage. [...] Notre culture était une malédiction pour ces enfants blessés. "
A voir/ écouter aussi, où Boris Cyrulnik parle de Lotte et du déni: "on avance, on avance..".: http://www.youtube.com/watch?v=_X92-sShaEY
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Article à lire avec 8 mars '14 - Grosse colère